Enter the Void
« Même si j’aime beaucoup Alan Clark, Peckinpah, Fassbinder ou certains réalisateurs qui représentent de manière réaliste la cruauté de l’existence, je voulais cette fois-ci faire [Enter the Void] un film hallucinatoire d’images et de couleurs, quelque chose d’onirique ou hypnotique où la beauté visuelle et le sensoriel prendraient le pas sur le factuel. »
(Gaspar Noé, 2010)
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Synopsis : Oscar et sa sœur Linda habitent depuis peu à Tokyo. Oscar survit de petits deals de drogue alors que Linda est strip-teaseuse dans une boîte de nuit. Un soir, lors d’une descente de police, Oscar est touché par une balle. Tandis qu’il agonise, son esprit, fidèle à la promesse faite à sa sœur de ne jamais l’abandonner, refuse de quitter le monde des vivants. Son esprit erre alors par-dessus la ville et ses visions deviennent de plus en plus chaotiques et cauchemaresques. Passé, présent et futur se mélangent dans un maelström hallucinatoire.
Avec une histoire aussi alambiquée que celle d’Enter the Void (2009), l’on pouvait craindre le pire : du gore, du kitch, du morbide, du prétentieux, du bobo halluciné, bref du n’importe quoi… Heureusement, il n’en est rien. Avec Enter the Void, Gaspar Noé signe là une percutante œuvre de science-fiction, à la fois enrobée de quête métaphysique et d’une virulente et ténébreuse esthétique. Pour son nouveau film, l’auteur de Irréversible semble, au-delà des thèmes éternels de la vie et de la mort, s’interroger sur la permanence des êtres.
La fascination pour la brutalité du destin (méprise ou accident) est peut-être une des clés pour accéder à l’univers étrange de cet original metteur en scène français. Noé confiait récemment :
« Que ce soit dans Carne (un malentendu qui tourne au coup de poignard), dans Irréversible (le viol anonyme au détour d’une rue) ou l’accident de voiture de Enter the Void, il en ressort souvent qu’on peut tout perdre en une seconde. »
Enter the Void, en particulier, peut être perçu par le public comme une œuvre des plus ésotériques. Et le metteur en scène à propos de Enter the Void s’en sort par une amusante pirouette :
« Le sujet principal serait plutôt la sentimentalité des mammifères et la chatoyante vacuité de l’espèce humaine. »
Pendant près de trois heures, Noé nous fait pénétrer dans un univers glauque et inhumain, aux contours parfois futuristes, y plantant là ses deux paumés (Oscar et Linda) vivant un mauvais trip dans un Tokyo tentaculaire. Dès le début du film, le fournisseur en drogue d’Oscar, personnage méphistophélique, apporte au film une touche aussi inquiétante qu’ironique – il offre à Oscar le fameux Livre des morts tibétain… Quant au Void (en anglais « le Vide ») - , lieu qui attire irrésistiblement Oscar de sa fenêtre, il symbolise la fascination du jeune homme pour le néant et sa mort prochaine.
L’histoire de Enter the Void se déroule dans un Japon monstrueusement coloré et clignotant, séduisant et mortifère, véritable labyrinthe menant au Love Hotel – créé de toutes en pièces en studio -, lieu de perdition qui ne révélera toute son ampleur qu’à la fin du film. On peut difficilement faire plus « visuel » que Enter the Void ! Pour ce « mélodrame psychédélique », la mise en scène, à la fois onirique et hallucinée, percute l’image dans tous les sens. Tout l’art cinématographique de Enter the Void repose autour de cette forme hypnotique, s’abreuvant de couleur, de musique, de formes géométriques et d’audaces architecturales.
Enter the Void est un film suffisamment original pour ne pas être rangé dans un style particulier. Néanmoins, on peut quelque part le classer– pour son climat oppressant et sa fable métaphysique ambitieuse - entre 2001 : l’Odyssée de l’espace (Kubrick,1968), Eraserhead (Lynch, 1977) et les Ailes du désir (Wenders, 1987).
La musique, signée de Thomas Bangalter (Daft Punk), reflète le climat particulier du film. L’atmosphère tribale et mécanique qui se dégageait du Space Ritual (1973) du groupe psychédélique britannique Hawkwind ou l’univers désespérément baroque du chanteur des Doors (Strange Days,1968) n’auraient pas été déplacés dans ce film Acid. Néanmoins, si Enter the Void peut être - au sens large – regardé comme un film psychédélique, il ne s’agit nullement d’un film contestataire.
A la fois somptueusement baroque et subtilement métaphysique, ce paroxystique Enter the Void s’avère un des films les plus insolites de ces dernières années. Et sans doute une des œuvres les plus accomplies de ce cinéma européen de science-fiction avant-gardiste !
Enter the Void (2009)
Un film de Gaspar Noé
Avec Nathaniel Brown, Paz de la Huerta et Cyril Roy
Durée : 2 h 34
Sortie le 5 mai 2010
