Oshima mon amour du sexe et du crime !
Pour la première fois, Arte Editions rassemble dans un coffret (Blu-Ray) les deux films les plus enfiévrés sensuellement dans l’œuvre de Nagisa Oshima : L’Empire des sens (1976) et l’Empire de la passion (1978). Il lève le voile par un gain de qualité sur le grain de l’image remarquable et trente-trois années déjà ! après la sortie en salle, il nous galvanise encore à porter au pinacle ce réalisateur qui a vaincu la censure et les culs serrés pour nous offrir ses représentations d’une esthétique époustouflante de l’osmose des corps sous la focale d’Eros et Thanatos carrément transcendés.
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Oshima pour L’Empire des sens s’est inspiré d’une histoire vraie qui défia les chroniques en 1936. Sada Abe ex putain devenue larbin apprécie de porter un regard égrillard quant au mode charnel de ses patrons. Elle ne rechigne pas non plus à la besogne de soulager quelques vieux vicelards. Entre son maître Kichizo marié et elle va se fondre une relation amoureuse extrême et sans aucune limite. Comme un point de ponctuation entre eux, des rapports annexes éphémères se nouent en parallèle. Seulement Sada voudra devenir l’exclusive unique. Kichizo épris fou à lier d’elle acceptera même, dans un acte final au nom de la quintessence du don de soi, d’être étranglé par sa bien aimée, procurant chez celle-ci une décharge orgasmique sans pareil. Pour garder de cet instant un souvenir magique, elle l’émasculera et écrira sur la poitrine de son amant : Sada et Kichi, maintenant réunis.
Sada fut condamnée à 6 ans pour meurtre et détérioration de cadavre. A son procès elle défendit le sens de ses actes : Il y a toutes sortes de femmes ; il y en a aussi certaines qui pensant que l’on ne vit pas seulement d’amour, centrent leur vie sur le côté matériel mais ce que par amour je fus inéluctablement amenée àfaire et qui m’ a conduite à cet incident, ne se ramène pas seulement à l’érotomanie.
A son tour lors de son procès pour obscénité à Tokyo en 1978, Oshima rappela la démarche et les paroles de cette femme entièrement dévouée à sa passion amoureuse. Ces paroles de Abe-Sada montrent suffisamment comment elle était fidèle, sincère et loyale envers ses désirs sexuels.
Alors évidemment, les curetons grégaires nippons de la censure crièrent au scandale (scènes coupées, et zones de flou artistique sur les parties génitales et cachez ces poils pubiens que je ne saurai voir), au nom de lèse baisage à l’écran sans aucun fard, du même tonneau qu’un film pornographique, avec l’esthétique et la narration des corps en pamoison en plus !
Bel hommage de ce cinéaste courageux à cette femme exaltée par sa liberté sexuelle : Le nom de Sada est si populaire au Japon qu’il suffit de le prononcer pour mettre en cause les plus graves tabous sexuels. Il est tout naturel qu’un artiste japonais aime à dédier son œuvre à cette femme merveilleuse. Grâce à la magnifique collaboration des acteurs et aux moyens fournis par les producteurs, je ne crois pas avoir trahi son image.
L’empire de la passion revête quant à lui une autre réalité plus banale : les amants adultères décident de tuer le mari trompé dans un contexte du Japon rural à la féodalité lourdingue pour le bon populo exploité. Seulement le mari occis assis sur son trépas se donne du bon temps à hanter ses assassins sous la forme d’un spectre. Oshima le magicien des images nous invite au conte fantastique après la pluie morbide. Tant pis pour notre bide d’occidentaux, si cette fois, l’héroïne n’est pas une femme en voie d’émancipation mais celle qui touche le fond du puit de sa soumission. Il n’empêche l’affiche du film par le regretté Roland Topor nous invite à danser sur les magmas incandescents du Fujyama qui se brûle les scories à l’éruption du sexe en feu de l’héroïne. Les deux héros des passions d’Oshima payent le tribut de la vie qui a la saveur de l’amour à mort, ça crève les yeux.
Oshima a reçu le prix de la mise en scène à Cannes. On ne peut demeurer en effet indifférent à ce cinéma de la cruauté bestiale des sens en effervescence, marqué par la touche de beauté à chaque plan aiguisé qui porte à l’onirisme des scènes absolument splendides qui vous marquent à jamais.
Le sexe et le crime, tels sont aussi les deux mamelles de l’empire passionnel chez Oshima. J’ai découvert, quelques années après avoir réalisé mes premiers films, que j’étais un cinéaste profondément attiré par ces deux sujets, le sexe et le crime. Par la suite, mes films les ont abordés d’une manière très analytique. J’en suis arrivé, aujourd’hui, au stade où il me plait de projeter devant le spectateur la réalité nue du sexe et du crime.
Nagisa Oshima par ces deux films est parvenu au sommet de son septième art. Jamais les corps à corps plaisir jusqu’à la petite mort et jusqu’à la mort ultime n’auront porté un tel choc des ténèbres à nos mirettes désabusées. Oshima nous réveille, nous révèle un cinéma tout bonnement foutrement vivant. Il a le sens du passionnel servi par des actrices et acteurs pimenté(e)s au très fond de leur épiderme. Héroïnes et héros malgré eux qui tranchent au couteau dans la tête les bluettes asexuées des carcans en vigueur. Nagisa Oshima nous ouvre les tripes et nous réchauffe nos corps sexués et sensibles.
Nagisa Oshima L’Empire de la passion / L’Empire des sens, Blu-Ray, Arte Editions, 2009
Avec en supplément : un livret de 44 pages en couleur.
Par delà la passion :
le cinéma érotique « made in Japan » (2003 / 15 minutes)
Sur le tournage : des interviews exclusives de Yusuke Narita, Yoichi Sai et Koji Wakamatsu (2003 / 15 minutes)
Au-delà des sens :
Une interview inédite de l’acteur Tatsyya Fuji (2009 / 17 minutes)
L’histoire du film : de nombreux documents et des interviews des membres de l’équipe (2003 / 38 minutes)
6 minutes de scènes coupées
