Cara Fred, (lettre ouverte à Fred Vargas sur l’affaire Battisti)

Cara Fred, (lettre ouverte à Fred Vargas sur l'affaire Battisti)

Cela vous honore que, du plus haut de votre réputation d’écrivain de polars, vous ayez embrassé avec fougue la cause de la vérité historique, du déni de justice et de la parole donnée.

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Vous avez dû mener des recherches aussi longues, honnêtes et approfondies que la difficile interprétation des années de plomb en Italie l’exige. Ces recherches ont dû nourrir votre réflexion critique et votre conscience éthique jusqu’à vous faire exprimer publiquement votre mépris absolu envers la justice italienne. Cette justice qui, en 1993, a condamné à la prison à vie Cesare Battisti « uniquement » (vous l’affirmez) sur la base des déclarations des repentis dans des procès célébrés par contumace.

Puisque vous ne réclamez pas l’immunité pour les écrivains, j’en déduis que vous jugez l’écrivain Battisti innocent des quatre meurtres que la justice italienne lui attribue. D’ailleurs, si vous faites appel à la fameuse « parole donnée » par François Mitterrand (mais la « parole donnée » a-t-elle valeur juridique ? La magistrature doit-elle s’incliner devant le verbe du chef de l’Etat ?), c’est bien en évoquant son innocence, car nous tous, nous n’ignorons pas qu’en 1985, le Président Mitterrand avait pris la précaution de préciser que la protection de la France concernant les réfugiés italiens s’arrêtait où commençaient les crimes de sang. Vous ne faites aucune confiance à l’intégrité des magistrats italiens ni à la probité de la justice italienne ni à la Convention européenne sur l’assistance judiciaire en matière pénale du 29 mai 2000, laquelle stipule que les Etats membres expriment « leur confiance dans la structure et dans le fonctionnement de leurs systèmes judiciaires et dans la capacité de tous les Etats membres de garantir un procès équitable ». Vous n’avez donc aucun besoin de rappeler à vos lecteurs que Cesare Battisti a été condamné à la prison à vie par trois cours ordinaires se réclamant d’une juridiction ordinaire (avec critères normaux d’évaluation de la preuve), ni qu’en France les procès pour terrorisme sont jugés par une cour spéciale, composée uniquement de juges en robe, en l’absence de jury populaire.

Vous ne jugez aucunement utile de citer le contenu des arrêts des cours d’assise italiennes qui ont jugé Battisti Cesare coupable de quatre meurtres et ont analysé les différents degrés de son implication :
pour le meurtre du maréchal des gardiens de prison Antonio Santoro, à Udine, le 6 juin 1978, et pour celui de l’agent de police Andrea Campagna, à Milan, le 19 avril 1979 : coupable d’avoir tiré dans la tête et le dos des victimes ;
pour le meurtre du boucher Lino Sabbadin à Mestre, le 16 février 1979 : coupable de concours en homicide (il couvrait, armé, le tueur Diego Giacomini) ;
pour le meurtre du bijoutier Pier Luigi Torreggiani à Milan, tué lui aussi le 16 février 1979 : coupable d’en avoir eu l’idée et de l’avoir organisé. Ces deux derniers meurtres furent exécutés le même jour par les PAC (Prolétaires armés pour le communisme dont Cesare Battisti était l’un des leaders), qui les ont revendiqués comme exemple de justice prolétaire contre deux commerçants coupables d’avoir tiré, pour se défendre, sur les braqueurs armés de ces mêmes PAC.

Vous avez dû estimer aussi qu’il était inutile de faire allusion au long iter judiciaire des trois procès (la cour d’assise, la cour d’appel d’assise, puis de nouveau l’assise) dont a fait l’objet Cesare Battisti, de même qu’il vous a semblé superflu de citer son recours en Cassation avant le dernier procès en assise qui, le 31 mars 1993, a prononcé l’arrêt de sa condamnation définitive à la prison à vie.

A quoi bon rappeler ces trois procès puisque Battisti a été jugé par contumace ? Même si la contumace fut la conséquence de son évasion spectaculaire, armes à la main, le 4 octobre 1981, de la prison de Frosinone, où un commando des COLP (Communistes organisés pour la libération prolétaire) avait pénétré, libérant par la même occasion un camorriste qui ne se fit pas prier. Or, le procès par contumace italien a été reconnu parfaitement légal par la Cour juridique de Strasbourg, étant donné que la défense y est représentée. Mais à quoi bon le rappeler aux lecteurs ?

A quoi bon leur rappeler aussi la différence avec le procès par contumace français, qui, se tenant en l’absence des avocats de la défense, explique qu’ici l’inculpé soit de nouveau jugé ? Peu importe. Les trois procès de Cesare Battisti, reconnu coupable de quatre meurtres par trois cours différentes, même s’ils se sont déroulés en la présence de sa défense (et une défense excellente puisqu’elle a su faire tous les recours prévus par la loi) se sont néanmoins appuyés sur les aveux des repentis.

Que l’aveu d’un repenti soit nécessairement vérifié pour qu’il se transforme en preuve devant une cour, et que d’autres preuves et d’autres témoins à charge aient fondé la décision des juges italiens, ne saurait s’avérer un argument valable à vos yeux puisque la justice italienne ne mérite pas votre confiance ! Et que le recours aux repentis existe aussi en France pour les crimes dus au terrorisme ne saurait vous émouvoir : il est question de l’Italie, pas de la France ! Qui se souvient encore aujourd’hui de Frédérique Germain, surnommée « Blond-Blond » ?

Cette « repentie » d’Action directe a pourtant permis d’établir, en 1983, la responsabilité de deux terroristes italiens, Franco Fiorina et Gloria Argano, qui, en collaboration avec les terroristes d’Action directe, avaient participé à l’assassinat de deux agents de police avenue Trudaine, à Paris. Après les assassinats du général Audran et du P-D-G de Renault, Georges Besse, nous retrouvons de nouveau la repentie Frédérique Germain en février 1988, quand les premières condamnations commencent à tomber sur les membres d’Action directe ; « Blond-Blond », condamnée elle aussi, ne purgera pas sa peine pour avoir justement aidé la justice française.

Comment critiquer alors la législation italienne sur les repentis, qui a contribué à sortir l’Italie des années de plomb, alors que la France n’a pas hésité à y faire recours pour neutraliser son unique petit groupe de terroristes français ? Et pour ne pas abandonner trop rapidement le triste chapitre d’Action directe, comment ne pas rappeler la condition des trois terroristes du groupe incarcérés en février 1987 et condamnés à la prison à vie ? Nathalie Ménigon, gît depuis 1996 dans la prison de Bapaume, hémiplégique, à la suite de deux attaques cérébrales ; Georges Cipriani est enfermé depuis 2001 dans l’hôpital psychiatrique de Sarreguemines ; Jean-Marc Rouillan est détenu depuis dix-sept ans dans une cellule de Moulins-Yzeure, « la prison la plus sûre d’Europe ». Comment ne pas relever l’inanité des seulement 300 signatures (parmi lesquelles aucun « nom » de l’intelligentsia parisienne) de la pétition pour la libération de Ménigon face aux 20 000 signatures pour Battisti ?

Depuis le jour de leur arrestation, Rouillan, Ménigon et Cipriani ont été soumis à un régime spécial avec isolement total ; en mai 1994, une cour spéciale a condamné les membres d’Action directe à la prison à vie et les peines ont été assorties de 18 ans de sûreté et d’un régime spécial sans aucune remise de peine, ni pour le fou (Cipriani) ni pour l’hémiplégique (Ménigon). Même la loi Kouchner concernant les prisonniers vieux et malades ne leur a pas profité, alors qu’elle a bénéficié à l’ex-préfet collaborationniste Papon. Le syndicat des magistrats a jugé leur cas équivalent à « torture et traitement inhumain et dégradant par rapport aux conventions européennes ».

La France admettrait donc chez elle une législation d’urgence pour les crimes terroristes et le recours aux repentis, mais à l’extérieur elle se proclamerait championne du droit ? Ou bien, plus simplement, est-ce le statut d’écrivain qui opérerait une sorte de transmutation éthique mettant les écrivains hors la loi ? Le mot d’ordre serait-il donc : « Immunité pour les écrivains » ?

Gilda Piersanti, écrivain

le 02/06/2004
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9 Messages

  • 17 janvier 2006 00:26, par veronica

    De longs mois sont passés depuis l’écriture de cet article et je suis bien heureuse de le lire. J’ai été scandalisée de l’attitude de l’intelligencia française envers ce cas. Quel mépris pour la justice italienne et pour ses juges, mais pour qui se prennent-ils ces intellectuels français ? Entre temps Battisti a fui une nouvelle fois. De quelles aides a t-il joui pour réussir cette fuite ? Merci d’avoir écrit cet article qui remet les pendules à l’heure.
    Veronica Giglio

    • Je ne vous lis qu’aujourd’hui... et vous remercie de garder votre liberté de penser face au choeur du politiquement correct de bien d’intellectuels français.
      G.P.

    • Je trouve pitoyable cette façon d’hurler avec les loups sans aucune analyse en profondeur ni tenir compte de l’époque. Que l’on critique la stratégie, que l’on en fasse le bilan et en conclure que faute de conscience politique partagée par la majorité du peuple, peu enclin à amorcer une phase insurrectionnelle, ces minorités agissantes sont piégées d’avance et leurs actes se retournent conte eux.
      Ce ne sont pas leurs idéaux qui sont à remettre en cause mais leurs positions décalées qui n’avaient pas l’aval de l’ensemble des citoyens peu enclins a amorcer une quelconque révolution contre le capitalisme et les politiques de tout bord qui soit disant en passant pérenise le système en ne s’attaquant pas au financiérisme.
      Et si vous tenez vraiment à vibnrer d(humanisme, penser, aux morts, aux victimes que ce système économique fait dans le monde ; et n’allez pas évoquer la sempiternelle histoire du communisme qui a fait des millions de victimes, on le sait, mais on sait également que le mot est un écart de langage car il n’y a jamais eu d’application des idéaux communistes ; il s’agit seulement de crapules de carriéristes d’opportunistes qui ont pris le pouvoir et travesti le mot et trahis ceux qui y on cru.
  • 2 février 2009 18:09, par Aliette-et

    Je ne suis pas d’accord mais pas du tout avec cette lettre ouverte ; non dans son principe de publication, heureusement qu’il n’y a pas de censure, mais dans son contenu même. Seulement ma réponse est trop longue donc je vais tâcher de l’envoyer par le formulaire d’email du site.
  • 3 février 2009 01:54, par Aliette-et

    Action directe ne s’est pas développé dans un pays en guerre civile ni en insurrection, ni cadré par une répression massive sous les faits de l’extrême droite à la solde des services secrets atlantiques. Mieux : Nathalie Ménigon et Jean-Marc Rouillan ont été libérés par Mitterrand et Action Directe amnistié au complet en 1981. Ils ont remis ça de pus belle en 1982...
    1/2...
  • 3 février 2009 02:21, par Aliette-et

    "compte-rendu du déjeuner de travail avec Bettino Craxi, président du Conseil italien, du 22 février 1985 :
    « Nous avons environ 300 Italiens réfugiés en France depuis 1976 et qui depuis qu’ils sont chez nous, se sont « repentis » et auxquels notre police n’a rien à reprocher. Il y a aussi une trentaine d’Italiens qui sont dangereux mais ce sont des clandestins. Il faut donc d’abord les retrouver. Ensuite ils ne seront extradés que s’il est démontré qu’ils ont commis des crimes de sang. Si les juges italiens nous envoient des dossiers sérieux prouvant qu’il y a eu crime de sang, et si la justice française donne un avis positif, alors nous accepterons l’extradition. »
    http://fr.wikipedia.org/wiki/Doctrine_Mitterrand
  • 3 février 2009 02:22, par Aliette-et

    suite et fin
    http://fr.wikipedia.org/wiki/Doctrine_Mitterrand
    Le 21 avril 1985, devant le 65e congrès de la Ligue des Droits de l’Homme, il précise que « Les réfugiés italiens [...] qui ont participé à l’action terroriste avant 1981 (...) ont rompu avec la machine infernale dans laquelle ils s’étaient engagés, ont abordé une deuxième phase de leur propre vie, se sont inséré dans la société française [...]. J’ai dit au gouvernement italien qu’ils étaient à l’abri de toute sanction par voie d’extradition [...]. »"
  • 4 février 2009 21:09, par Aliette-et

    Pour en finir sur le droit de souveraineté du Brésil, de la France, et de l’Italie :
    http://shanfara.blog.espresso.repubblica.it/
    "In his blog Panni di piombo [it], another former member of an armed group, Mario Ferrandi, highlights a similar case but with Italy in the opposite role :
    Il “nostro Cesare Battisti” è uruguayano, anche se da qualche anno ha la nazionalità italiana. Si chiama Jorge Troccoli. (…) È stato capitano dei Fucilieri Navali dell’Uruguay, ed è accusato di aver fatto sparire un numero imprecisato di persone nel suo Paese tra il 1975 e il 1983. Tra questi sei cittadini italiani. Il governo Berlusconi, nel settembre scorso, ha respinto la sua richiesta di estradizione." (1/...)
  • 4 février 2009 21:11, par Aliette-et

    ... /2/.
    ‘Our Cesare Battisti’ is from Uruguay, even if a few years ago he obtained the Italian citizenship. His name is Jorge Troccoli. (…) He was a Navy Rifle Unit in Uruguay and is being accused of involvement in the disappearing of a certain number of people in his own country between 1975 and 1983, including six Italian citizens. Last September, the Berlusconi government rejected his extradition request.
    Global Voices also has Brazilian blogger responses to Italy’s extradition request.
    http://globalvoicesonline.org/2009/02/04/56309/