ZOLA SANS FARD
Il y a un mystère Zola… Rarement, un écrivain français – classique depuis des lustres – aura fait autant l’objet de jugements erronés, de mépris voire de condescendance. Dans Zola, tel qu’en lui-même, Henri Mitterand, grand connaisseur du pape du naturalisme, balaie les clichés : Zola n’est pas un homme de systèmes et de modèles, mais avant tout un conteur, un peintre, un poète !
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« On ne peut […] réduire le roman zolien à l’image que Zola aimerait en donner dans ses préfaces et ses articles », note justement Henri Mitterand dans son Introduction. Spécialiste mondial de l’œuvre du créateur de l’Assommoir, il n’a pas la tâche facile : le maître de Médan a beaucoup théorisé, parfois avec excès. Il a laissé quantité de préfaces, notes et dossiers préparatoires, brouillant parfois la compréhension même de ses œuvres majeures.
Sans doute son Roman expérimental (1880) constitue le sommet théorique de sa profession de foi naturaliste. Dans cette étude critique, l’ogre Zola, âgé de 40 ans, fils spirituel de Balzac – bien sûr ! – et héritier romantique de Hugo – partiellement ! - publie donc, quelques années après ses grands succès de librairie [l’Assommoir (1877) et Nana (1879-80)] cette bible littéraire athée appelée Roman expérimental.
Si aujourd’hui le naturalisme semble daté, il n’en est rien au cours de cette seconde partie du XIXe siècle. C’est le mouvement même de la modernité qui traverse la littérature, l’art, la science, la médecine, etc. A cette époque, Zola est donc ce « pape du naturalisme », admiré puis – parfois - contesté par ses amis écrivains comme Huysmans (1), qui écrit en 1877 :
« Deux des qualités foncières de Zola, celle de la création des personnages de second plan traités avec une ampleur inconnue jusqu’alors et le maniement prodigieux des foules, se sont accrues encore, s’il est possible, dans sa dernière œuvre [L’assommoir]. » (page 85)
Dans Zola, tel qu’en lui-même, Henri Mitterand, sans aucunement gommer l’assise théorique de l’auteur de Germinal, nous renvoie à l’urgence de l’œuvre zolienne : celle des grands mythes fondateurs, empreints d’histoire et de poésie. Auguste Dezalay (2), fasciné par la musicalité monumentale du cycle des Rougon-Macquart, a écrit un ouvrage clé sur cette question. Et Henri Mitterand ne manque pas de souligner l’aspect visionnaire de l’œuvre zolienne qui d’ailleurs – contrairement à certains clichés universitaires – accorde autant d’importance à l’individu qu’à la société.
Donc Henri Mitterand, dans son nouvel ouvrage sur l’Aixois romantique devenu chantre de la modernité industrielle, repart à la découverte de l’univers de celui qu’il surnomme « rêveur définitif ». Il énumère les thèmes obsessionnels de l’écrivain – le désir, le délire, la violence, la fête, le carnaval, la juvénilité héroïque… L’auteur de Zola, tel qu’en lui-même fait même un audacieux rapprochement entre les surréalistes et les éclats visionnaires et excès littéraires du romancier.
Ouvrage exhaustif, Zola, tel qu’en lui-même rétablit quelques vérités sur les rapports entre Zola et Cézanne. Le regard de Zola romancier posé sur l’architecture moderniste et le lien entre l’inspiration des Quatre Evangiles et les œuvres de théâtre lyrique de l’écrivain sont également évoqués.
Assurément, Zola n’est pas un auteur pour bobos. Esprit rebelle, prosateur violent, poète païen du trop plein, privilégiant le combat littéraire, il dérange autant par ses idées que par son style. Visant l’universel, ayant la sagesse de s’écarter des politiques, il pénètre insidieusement dans la psyché humaine, y trouvant, corrélativement à ses thèmes favoris, matière d’inspiration : la raison et la folie ; le profane et le sacré ; le combat de l’individu englué dans le rythme glouton et effréné de la société.
Le naturalisme zolien exerçait une forte séduction sur un auteur aussi moderne que Yukio Mishima. Ironiquement, le cycle littéraire de La Mer de la Fertilité du romancier japonais n’est pas sans affinités avec celui des Rougon-Macquart.
Zola, comme Balzac et Proust, reste bien cet auteur universel incontournable !
(1) « Emile Zola et L’Assommoir », in Zola, de J.-K. Huysmans éditions Bartillat, 123 pages, 2002
(2) L’Opéra des Rougon-Macquart – Essai de rythmologie romanesque, Auguste Dezalay, éditions Klincksieck, 347 pages, 1983
Zola, tel qu’en lui-même, Henri Mitterand, éditions Presses Universitaires de France, 216 pages, 2009
Prix : 25 euros
