DANIEL MESGUICH « Je n’ai jamais quitté l’école… »
Figure majeure de la scène théâtrale, Daniel Mesguich séduit ou agace mais surprend toujours. Dans une série d’entretiens – étalés de janvier à septembre 2008 - avec Rodolphe Fouano, le directeur du Conservatoire national supérieur d’art dramatique (CNSAD) nous livre sa conception de l’enseignement, une vision ambitieuse… Il nous avertit : « Le directeur du Conservatoire se ’doit d’être’ dans la réalité artistique, et non simplement un directeur d’école ! »
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Parcours bien atypique que celui de cet autodidacte, fils d’un modeste boucher, qui à l’adolescence interroge ainsi son avenir :
« Me demandant alors si je voulais devenir philosophe ou acteur, j’hésitais à ressembler à l’une ou l’autre de ces icônes : être Marx ou Gérard Philipe, telle était la question… »
Un jour, en route pour le lycée, le jeune homme a une illumination : mieux vaut être comme ce dernier. Près d’un demi-siècle plus tard, Daniel Mesguich a une jolie formule pour exprimer cet art de l’acteur :
« Il s’est prêté, il s’est amusé, il a tenu [l’acteur] des « rôles » […] C’est précisément d’une certaine façon, pour ne pas devoir dire qui l’on est que l’on devient acteur. »
Acteur ? Encore faut-il trouver les portes d’accès et les gens qui comptent…Entrer et sortir, surfer à la fois sur son propre univers et sur celui des autres, voilà ce qui attend ceux qui s’orientent vers cette profession d’éternel équilibriste !
De ce métier d’acteur, Mesguich, plus connu comme metteur en scène, connaît toutes les ficelles. Lui qui dirige ce paquebot glouton, « le Conservatoire », avalant chaque année plus de mille candidats pour en retenir seulement trente, aura parcouru toutes les étapes de ce drôle de navire : entré comme élève en 1970 - à 20 ans à peine -, comme professeur en 1983 – le plus jeune de l’histoire du Conservatoire -, puis comme directeur en 2007, après avoir refusé le poste 6 ans auparavant.
Un lieu ambigu somme toute, par son prestige institutionnel et son positionnement artistique, qui aura avalé tout cru l’homme caméléon. Carrefour des rencontres théâtrales, le Conservatoire est également réputé pour son vivier permanent d’élèves devenus acteurs reconnus. A travers ces entretiens, Mesguich confie spontanément ses désirs, parfois ses regrets, affichant clairement le rôle et l’impulsion qu’il veut donner au Conservatoire.
Mesguich se penche également sur son passé : l’enfance – heureuse – en Algérie dans un cadre familial modeste mais très soudé, le débarquement familial en 1962 à Marseille et les difficultés financières … Il nous offre l’image d’un lycéen glouton, dévorant tout – Sartre, Camus et la littérature américaine -, plongeant à l’adolescence, époque oblige, dans Freud, Marx et Trotski, passant des nuits entières à refaire le monde à l’Association générale des étudiants marseillais. Le même adolescent, qui déclame ses poèmes, l’été, sur les routes de l’Hexagone, accompagné d’une guitare.
Dans « Je n’ai jamais quitté l’école », le metteur en scène évoque pêle-mêle ses rencontres marquantes du Conservatoire avec Antoine Vitez ou encore Pierre Debauche ; son adaptation du Château de Kafka, un moment clé de son parcours artistique, ainsi que ses multiples expériences théâtrales et cinématographiques.
Le cinéma ? Mesguish confie :
« J’adore jouer au cinéma […] Mais ce que je "préfère", c’est… l’art dramatique ! »
Lors des représentations de Phasmes (théâtre du Rond-Point, 2008), l’on pouvait voir un comédien littéralement habité qui - dans ce périlleux exercice des lectures – parvenait à donner chair et sang, simplement par la gestuelle et la voix, à des textes – courts - d’auteurs aussi variés que Baudelaire, Aragon ou Kafka.
Une soif de découverte - et une farouche passion pour l’engagement artistique - parcourt ces entretiens … Mesguich se révèle ainsi :
« […] Oui, quarante ans plus tard je dis encore les mêmes textes ! Je ne cesse de revenir à mon aube. Je recherche quelque chose qui, sans aucun doute, m’obsède, peut-être me meurtrit, peut-être me donne du plaisir, ou les deux. »
Daniel Mesguich, « Je n’ai jamais quitté l’école… » - Entretiens avec Rodolphe Fouano, éditions Albin Michel, 195 pages, 2009
Prix : 16 euros
