Cinéma : BERNARD BLIER, UN HOMME FACON PUZZLE…
Bernard Blier (1916-1989), acteur prolifique - 185 films – nous paraît aujourd’hui curieusement méconnu. Réparant cette injustice, l’auteur Jean-Philippe Guerand, 20 ans après sa mort, lui consacre un livre fleuve (près de 600 pages), qui nous fait traverser un demi-siècle tout rond d’épique cinéma populaire. Cette biographie rigoureuse,
Bernard Blier, un homme façon puzzle, nous dresse le portrait d’un homme à la fois chaleureux et emporté… comme dans ses rôles !
« Je tiens Bernard Blier pour l’un des deux ou trois très grands comédiens de son temps et probablement pour le plus complet. » (Michel Audiard)
Impossible semble-t-il d’échapper à Bernard Blier… Pas une semaine télévisuelle sans la rediffusion d’un film avec en toile de fond ce petit homme rondouillard, teigneux calme, tendre qui bouillonne de l’intérieur, à la fois méditatif et colérique, interprétant - avec brio – toujours tiré à quatre épingles petit-bourgeois cocu, patron de bastringue, flic ripoux ou encore gangster malin…
Comme l’exprime malicieusement Michel Audiard avec sa curieuse expression d’[enrobage de] squelette : « Blier nourrit formidablement les personnages qu’il prend en charge, il les habille, les enfle, les humanise, leur inculque un caractère, une densité, enrobant le squelette d’un incroyable pesant de chair et de sang, créant de toutes pièces un potentiel de tendresse ou de férocité qui laisse pantois. »
Personnage moliéresque par son physique et sa diction si particulière, Bernard Blier tournera une trentaine de pièces. Ce fils d’un éminent biologiste élevé au rang de chevalier du Mérite agricole devient précocement un boulimique de cinéma et de théâtre.
Dans son enquête minutieuse, le journaliste de cinéma Jean-Philippe Guerand – auteur d’un Woody Allen (Rivages, 1989) et d’un Jacques Tati (Gallimard, 2007) part donc à la découverte – souvent croquignolesque – d’un enfant farceur, futur Tonton flingueur. Nous suivons les déambulations du jeune Blier, rendu ivre par le foisonnant cinéma d’avant-guerre, squattant les salles obscures du quartier de la Place Clichy proche de son domicile (26, rue Lécluse).
Le jeune Blier raffole également de théâtre. Tous les jeudis, il assiste donc aux matinées classiques du Théâtre-Français – il est très impressionné par Pierre Fresnay, campant le rôle de Valère dans Horace ! Celui qui déjà déserte discrètement le domicile familial pour assister – gratuitement – aux spectacles à la mode de la Ville lumière va bientôt concrétiser ses ambitions artistiques. A l’adolescence, il devient le mentor de Raymond Rouleau puis de Louis Jouvet. Désormais, cinéma et théâtre l’accompagneront.
Guerand - qui a recueilli les témoignages d’Odette Blier, la sœur aînée de l’acteur, de Denise, sa cadette, et d’autres membres de sa famille, dont bien sûr celui du réalisateur Bertrand Blier, fils de l’acteur – ne dresse pas seulement un panorama très complet, et chronologique d’une prolifique carrière, qui s’étale sur cinquante années. Il titille le masque : derrière la faconde bonhomme, l’on devine le fond rebelle de l’homme, qui parfois s’énerve vite en public, comme lorsqu’il traite de con un prof au Conservatoire comme s’il lui disait bonjour.
Une biographie exhaustive : Guerand balise le contexte culturel de l’époque, brosse de rapides et efficaces portraits psychologiques, suggère les doutes et attentes d’un acteur résolument iconoclaste. Il évoque tour à tour les diverses passions de l’acteur (l’alpinisme, la bibliographie, la gastronomie), sa vie familiale entourée de ses deux enfants (Bertrand et Brigitte) et de sa petite-fille Béatrice. Sa tragique captivité au Stalag XVIIA en 1940 ,un épisode peu connu de la vie de Bernard Blier, semble l’avoir marqué au fer rouge. De retour à Paris, il exorcise ainsi de sa façon coutumière la douloureuse expérience :
« On n’a pas trouvé mieux comme régime que le Stalag. Ce n’était pas la peine d’aller chez le docteur Untel pour perdre des kilos […] » (p. 102)
Un homme façon puzzle qui côtoie durant un demi-siècle tout le gratin du cinéma, acteurs et cinéastes confondus : Louis Jouvet, Jean Marais, Odette Joyeux, François Périer, Gérard Philipe, Danièle Darrieux, Michel Simon, Simone Signoret, Jean Carmet et Jean Gabin, Marc et Yves Allégret, Christian-Jaque, Marcel Carné, Henri Georges Clouzot, André Cayatte, Georges Lautner, Gilles Grangier, Claude Autan Lara, Julien Duvivier, Michel Audiard, et tant d’autres.
Le 4 mars 1989, lors de la soirée des césars, fort amaigri par un cancer qui le ronge, il se permet une dernière pirouette :
« Je vais être très présentable, j’ai enfin perdu mes rondeurs. »
Il meurt trois semaines après.
Bernard Blier, un homme façon puzzle, de Jean-Philippe Guerand, éditions Robert Laffont, 583 pages, 2009
Prix : 22 euros