Je t’en filerai du roman Noir !

Je t'en filerai du roman Noir !

Jean-Bernard Pouy fin connaisseur et pratiquant régulier a publié « Une brève Histoire du Roman Noir », selon son bon vouloir esprit provocateur non dénué d’humour, en tenant compte de l’hétérogénéité des héros et des auteurs. Une joyeuse teneur à cette heure que je conseille vraiment.

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Jean-Bernard Pouy a répondu présent à la collection « Brève Histoire ». Même pas peur des contraintes ! « Un auteur dessine en neuf chapitres L’Histoire et le portrait de son sujet. Neuf moments dans les ellipses dans l’espace et le temps… d’un instant à l’autre ».

Il n’est pas un inconnu du roman noir. Il a déjà flingué sans remord au moins dix bouquins à la Série Noire sur la soixantaine de romans à son actif. Il est un papou notoire sur France Culture, tous les dimanches après la messe basse des ratichons. Il éprouve et dit avec ferveur son attachement pour « cette littérature, dite encore, la bouche en cul de poule, populaire ». (page 10)

Il était donc le bienvenue pour écrire « Une brève Histoire du Roman Noir » avec son style très personnel, lui qui voudrait sans rire être considéré comme un « styliste pusillanime » ! A vous lectrices et lecteurs de vous rendre à l’évidence, il peut se rassurer le Pouy de sciences noires. Ce cher Jean-Bernard sait écrire. Son présent opus d’à peine 130 feuillets fourmille de trouvailles et d’éclectisme. Il n’a strictement rien à voir avec le dandysme d’une autre littérature au nombril futile.

Avec honnêteté, il met en garde contre les constipés du polar, qui auraient la malveillance de lui tirer dans les pattes, juste après lui avoir fait cracher le morceau. « Je ne suis ni critique, ni historien, encore moins universitaire, je ne suis qu’un simple passionné. Je n’ai pas tout lu. (…) Mon avis est à prendre avec des pincettes chauffées à blanc, mais il est l’état présent d’un sentiment, d’une habitude, et j’ose le dire, le résultat d’une certitude. (…) mais je ne suis qu’un membre moyennement turgescent de ce qu’en France, on peut appeler la Polardie » (pages 10 et 11).

Ce petit bouquin est particulièrement bien troussé. En 8 chapitre achalandés et dépoussiérés des aspérités sur le genre noir, il compose : « Empoignons la bête » / « Les aiguilleurs » / « Les forcenés » / « Les pessimistes (voire nihilistes) » / « Les allumés (et autres freaks) » / « Les étoiles filantes » / « Les intellos » / « Noir devant » et une vraiment bath nouvelle de Jean-Bernard.Là, où j’ai retrouvé le ton enjoué et l’euphorie communicative du littérateur à la touche humort / histique, c’est dans son chapitre qu’il consacre aux déjantés. Je me suis vraiment régalée, d’autant que par la grâce et la couenne de ce cher Jean-Bernard, j’ai découvert quelques pépites rares.

« Tout genre constitué comportera toujours en son sein des déments qui veulent le pousser à bout, le dépasser, faire du « transgenre ». Généralement par la folie des motifs, l’humour ravageur ou plus rare mais tout aussi fatidique, par l’écriture ». (page 61). Tel par exemple, cet Harry Crews qui raconte comment un type mange sa caisse. Jean-Bernard lui décerne sa flamme : « Harry Crews est le Jérôme Bosch du roman noir ». (page 65).

L’incontournable Francis Mizio figure au tableau de l’humour furieux et très en forme avec « La santé par les plantes » (1997). Etonnant titre que l’on écoute sur le premier album du groupe Ramon Pipin’Odeurs : « 1980 : NO SEXE ! ». Etonnant non, même si le contenu fumeux et fameux diverge ! Christopher Moore encore et encore, par lequel : « La subversion peut passer par le rire, surtout quand elle mesure la bêtise humaine rampante ». (page 71)

Je suis une fana des romans noirs et multicouleurs, un peu aussi tout couleur par-dessus le marché. Ce livre, que je tiens entre les mains, pique ma curiosité sur bien des points. « Tous ces textes que l’on pourrait trouver à l’intérieur du genre, « anormaux », ne cherchent pas à tuer le code ou à l’affaiblir en le poussant hors de ses limites convenues. Bien au contraire, ils ont un rôle et fonction de maintenir le roman noir dans son statut de littérature transversale, ouverte, toujours vivante et contemporaine ». (page 73)

J’ai adoré également le chapitre consacré aux « étoiles filantes », vous savez ces auteurs de l’unique et sa propriété de nous faire déménager du ciboulot. Des ovnis en quelque sorte dans la littérature sidérale ! Hunter S.Thompson, ça vous dit quelque chose ? Pour les cinéphiles et amoureux dingues de Terry Gilliam, c’est lui l’auteur de « Las Vegas Parano » qui vous cause du trip halluciné d’une virée dans le désert par deux zigues qui se retrouvent à assister à un congrès de keufs anti-drogue ! Il y a aussi Richard Brautigan qui « met en scène un échappatoire à la misère urbaine : le rêve ». (page 83) et d’autres encore !

Sans restreindre ce livre touffu, je n’ai pas dit tofu qui se prononce tout fou. Que nenni ma mauvaise foi habituelle et conceptuelle. Les intellos précaires, les sérieux du caillebotis en retireront aussi profits et pertes des neurones avec Boris Vian (lui-même qui se retrouve répertorié dans la catégorie des intellectuels, comme quoi !) mais aussi Tanguy Viel, Truman Capote, Jim Harrisson, … Jérôme Charyn et même Daniel Pennac et tac !

Seulement, je vous préviens, Jean-Bernard dégomme la standardisation du polar comme objet de consommation notoire, du style paquet de PQ qu’on lit au wc avant de torcher la cuvette. « Désormais ces putains de polars accompagnent efficacement la mondialisation (pour le plus grand nombre), le respect du pouvoir (toujours sous-jacent), le libéralisme (les lois du best-seller) et quelquefois l’internationale trotskiste (pour les plus radicaux). En Suède, le mot polar désigne une marque de bière et d’alcool (blanc). Ou des produits congelés, je ne sais plus ». (page 101)

N’allez pas taxer ce cher Jean-Bernard Pouy de désespéré du roman noir. Macaque bonobo, en fête, il nous assène aussi la nouvelle génération des écrivains qui canardent un nouvel élan des possibilités du roman noir. Retenez les noms : Pascal Garnier, Don Winslow, Gary Ferrey, Shannon Burke, Léonardo Padura.

Et, cerise sur le gâteau, comme pour conclure son bel ouvrage par un clin d’œil à son sujet de prédilection, Jean-Bernard Pouy nous offre une nouvelle : « Sauvons un arbre, tuons un romancier ».

Merci Jean-Bernard pour ton livre vraiment bonnard très instructif et significatif, sans œillère, comme ton esprit ouvert.

Un mot des éditions L’œil Neuf. Outre la collection « Brève Histoire » qui se décline déjà autour du rugby, l’image, les arts contemporains, le climat. Parmi ceux à paraître, « Une brève histoire de la Danse contemporaine » me botte vraiment beaucoup. Il y en a pour tous les goûts. Autre collection très intéressante : « Sagesse d’un métier » (jardinier, bibliothèque, potier, physicien, courriériste de cœur… « La Sagesse d’une Femme de radio » par Kriss me rend dingue. Un éditeur inventif avec d’excellentes collections pour découvrir des thématiques par des praticiens et des personnes de sagesse qui mettent en phrases et en phases l’amour de leur métier.

Une brève Histoire du Roman Noir de Jean-Bernard Pouy, éditions L’œil Neuf, 130 pages, 2009, 14,90 euros

Voir en ligne : éditions L’oeil Neuf

le 05/09/2009
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