Boris Vian « le doux anarchiste »
Quarante ans après, on se remet / mort sur le vif Boris Vian. Puisque que « Mais finalement Vi-an est en vie aujourd’hui », selon Emma Baus qui ne tire pas le filon à elle, étant donné que sa biographie date de 2002. Elle opère autour du personnage anarchiste à l’attitude « apolitique » et foutrement dérangeant. Comme il se devait d’être selon sa militance de l’anticonformisme, la dérision poétique toujours de mise dans l’art de la fête et la joie de vivre des corps et des esprits libres.
Oui, je sais, ça fait désordre dans le décorum des pensums : anarchiste et « apolitique », d’autant plus pour un artiste libre et multiforme qui refusait d’être enfermé dans aucun carcan ! Revenons en au contexte dans le texte et les propos de son « Oursi Ourson Ourzoula » alias Ursula Vian-Kübler, son dernier grand amour : « Boris avait l’espoir que l’humanité deviendrait sage par le progrès. Il voulait combattre avec les armes de l’intellect non la kalachnikov, je l’appelais le doux anarchiste. (…) Je pense comme Boris que l’important c’et le non conformisme. On peut inventer une autre vie par une lutte de tous les jours ». (page 77)
Anarchiste, certainement mais seulement anarchiste individualiste : « Aussi Vian ne peut être affilié à un courant précis ; si ses idées le rapprochent des anarchistes, c’est uniquement des individualistes, de ceux qui ne peuvent supporter qu’on leur dicte une forme de pensée, aussi libre soit-elle ». (page 93). Merci Emma, je n’aurai jamais pu le dire aussi bien !
Quant au sens de son « apolitisme », j’y viens avec Emma qui fait référence à Daniel Guérin, historien auteur de « L’Anarchisme » : « Comme un nombre considérable d’anarchistes, Vian s’est installé dans un curieux « apolitisme révolutionnaire » relève Michel Gauthier. Ce terme était utilisé durant la guerre civile pour qualifier les anarchistes espagnols qui selon Daniel Guérin voulaient « une révolution apolitique ». L’anarchisme espagnol, depuis des dizaines d’années, n’avait cessé de mettre en garde le peuple contre les duperies de la « politique », de lui vanter la primauté de l’ « économique », de le détourner d’une révolution bourgeoise démocratique afin de l’entraîner, par l’action directe, à la révolution sociale. A l’orée de la Révolution, les anarchistes raisonnaient à peu près ainsi : que les politiciens fassent ce qu’ils veulent ; nous les « apolitiques », nous mettrons la main sur l’économie ». (page 10)
Emma nous entraîne sur les pas de Boris Vian, au cours de tous les moments forts de ses actes de création multi expressifs, avec les bides de son époque que l’on sait, mais aussi ses succès. Elle a eu l’excellente idée de nous offrir à lire dans ses annexes, des textes de son « Boris Vian et l’apolitisme révolutionnaire ». Je passe vite sur des œuvres très connues qui conjuguent au présent du temps parfait son antiracisme / son antimilitarisme / « la science fiction, vision d’un monde différent » / son engagement dans la jubilation et la liberté du langage…
Je préfère vous donner à lire d’autres facettes beaucoup moins connues et pourtant si impliquées dans l’homme Boris Vian, sa vie quotidienne de tous ses combats, à commencer contre lui-même, si pressé de vivre à cause de ses sushis de santé et son cœur qui battait le tambour.
Des ligues de vertu sous la sécheresse des jupes curetones l’on taxer de « pornographe », on a censuré son roman « J’irai cracher sur vos tombes ». Canular au départ et pari avec un jeune éditeur, Boris jamais pris sur le fait, avec son esprit frappeur d’autodérision absolument si délicieux dira : « C’est mauvais, très mauvais. Commercialement c’est bien construit, je le sais, je ne suis pas ingénieur pour rien ». (page 68)
Faites l’amour, pas la guerre. A ce slogan désuet, Boris aurait pu répondre en vers : « Et pour baiser la patrie / Te baiser toute la vie / C’est ça la vie ». (page 65). Il rétorque aussi à ses détracteurs lors d’une conférence ayant pour titre : « Pour une utilité de la littérature érotique ». Cette littérature, libertaire sous les traits de sa libération des corps en pamoison avec les mots livres, délivre de nos maux des pores et des transports à perdre haleine. « Et, puisque l’amour, qui est tout de même je le répète, le centre d’intérêt de la majorité des gens sains, est barré par l’Etat, comment s’étonner que la forme actuelle du mouvement révolutionnaire soit la littérature érotique. » (page 65).
A l’aube de sa vie, Boris nous a laissé son « Traité de civisme » inachevé qui mériterait d’être diffusé aujourd’hui à tous les esprits ouverts sur un autre futur. Extraits du « Paradoxe du travail », de plus en plus en phase avec notre réalité de crise économique et sociale du système capitaliste qui se meurt sur notre pomme. « Le Paradoxe du travail, c’est que l’on travaille, en fin de compte, que pour le supprimer ». (page 144)
« On aboutit à ce résultat en apparence paradoxale : dans une société individualiste à partir du moment où les besoins de chaque individu sont satisfaits, il règne une totale communauté de pensée et d’intérêt. Le travail de l’ouvrier n’est pas la réalité du créateur, il est un acte transitoire. Quant à moi je ne pourrai pas respirer ni dormir tranquille tant que je saurai qu’il y a aux papeteries de la Seine des décrasseurs de chaudières arabes dont la vie ne vaut pas celle d’un bœuf ». (page 145).
Quel travail de lire Boris Vian ! Non à partir du moment où il est désiré et pas contraint.
En tout cas, un grand merci à Emma Baus et son autre Boris Vian que celui convenu et entretenu. Je me retrouve dans son Boris et c’est aussi selon moi, celui qui lui correspond le plus. Comme si souvent, on parle, on analyse Boris sans presque jamais se référer à ses textes et en omettant de le citer. Emma, c’est tout le contraire. Elle va au fond des choses. C’est la biographie de Boris, la plus proche, qu’il m’est été donnée de lire à ce jour. Je vous cite les titres des chapitres dans le ton de cet ouvrage passionnant : « La jeunesse : cultiver l’insouciance » / L’écriture en Dandy » / « Le Prince de Saint-Germain-des-Prés » / « Le »doux anarchiste » / « La zizique avant tout » / Epilogue et annexes très riches…
Un mot sur son éditeur : « L’esprit frappeur » frappe toujours dans le mille. Absolument incontournable et militant, il vend ses bouquins pour une bouchée de pain et traite de tous les sujets qui fâchent la société du confort des mises, du conformisme dans tous ses états bêlants.
Boris Vian « Un jour il y aura autre chose que le jour » d’Emma Baus, éditions L’esprit frappeur, 151 pages, 2002, 3 euros