Nazis, juifs, cathos, ricains, popofs : mêmes profits !
Dans son roman "La mort entre autres" , l’auteur anglais Philip Kerr dégomme toutes nos certitudes quant à l’Allemagne de la fin des années quarante. Pognon, pogroms, rédemption, ("loyauté et honneur", comme le juraient les nazis au Führer de vivre…), même combat des salauds pour sauver leur peau. Il nous bouscule avec ferveur et nous donne beaucoup de plaisir à le lire, sans être maso pour autant.
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À propos du roman noir dont il représente une fière chandelle, l’auteur Jean Vautrin pointe l’écrivain qui l’écrit dans "une attitude ethnographique de guetteur et de regardeur de la condition humaine" (in la Vie Badaboum, 2009). "La mort entre autres" de Philip Kerr semble un OVNI tombé du ciel et répond parfaitement aux préoccupations de ce très cher Vautrin.
J’ai la chance de ne pas avoir la télévision pour me polluer l’esprit. En compensation de mon extrême liberté de penser, j’écoute beaucoup les radios du service public Je ne veux pas parler du "Casque et la Thune" de Jérôme Larcin sur France Interne, mais des émissions qui pulsent une autre réalité que celle convenue du copinage et formatage des esprits désincarnés. Je veux entre autre parler de France Culture. C’est en écoutant l’émission "Mauvais Genres" que j’ai découvert Philip Kerr.
Auteur anglais né en 1956, après une formation de droit, il est devenu journaliste, puis a dérivé dans la pub. Il a publié déjà plus de 12 romans traduits dans le monde entier, dont le quatrième volet de la série des enquêtes de Bernie Gunther, le privé allemand qui déménage de la pensée dans le décor troublant de ses trois premières enquêtes qui se situent dans l’Allemagne ruinée de 1949.
Il a la verve et la passion pour le fait historique qui touche au point crucial de la remise en question de nos certitudes et nos préjugés concernant cette période historique ambiguë. Imaginez, ne serait-ce qu’un instant notre héros qui fraye avec Eichmann en Palestine, entre le Grand Mufti, alias Hadj Amin al-Husseini de Jérusalem proche parent de Yasser Arafat, déclencheur de plusieurs pogroms en Palestine et qui leva une division SS musulmane forte de 20.000 hommes qui inspira les finalités de la solution du premier, que l’on sait de triste mémoire.
J’ai des sueurs froides. Pour ne léser aucun camp et aucun culte en présence des belligérants, les brigades du Nakam (brigades de la Vengeance), cette émergence de petits groupes juifs européens survivants des camps de la mort a agi au sein des armées américaines et britanniques dans le but d’honorer le serment qu’ils s’étaient fixés : venger l’assassinat de six millions de juifs. À leur agir, on dénombre au moins l’assassinat de 2.000 criminels nazis.
Ils allèrent jusqu’à vouloir empoisonner les réservoirs d’eau potable des villes de Berlin, Nuremberg, Munich et Francfort sans toute fois aboutir ! Les ricains sans doute inspirés par leurs prédécesseurs germains, ont eux aussi conduit des expériences médicales sur des prisonniers dans le cadre d’un vaccin contre la malaria (in Un mot de l’auteur en pages 405 / 46).
Où l’on apprend aussi de la part de notre héros intrépide, comment lutter contre les méchants cocos quand on est catho : "Je me demandais souvent comment il se faisait que tant de prêtres catholiques aient été sympathisants nazis. Mais surtout, j’ai posé la question au père Dömöter, qui m’expliqua que le pape était lui-même informé de cette aide apportée aux criminels de guerre nazis en fuite. Plus encore… le pape l’encourageait" (page 402).
L’histoire, celle du roman. En 1949, on retrouve Bernie Gunther redevenu privé à Munich rasée de près et occupée par les ricains. Sa situation est difficile. Le méchant tatouage de son matricule SS sous le bras peut à tout moment se retourner contre lui. Sa femme décède subitement. C’est la dèche. Lorsqu’une femme sexy bien mise de sa personne le harponne sur une affaire concernant la véracité de la mort de son mari nazi. S’enclenche alors une machinerie où il se retrouvera le sujet de dépeçage entre le Nakam, les nazis et les ricains…
Sauve qui peut sa peau et le voilà qui aboutit dans le réseau des cathos rédempteurs des nazis en partance pour la terre promise d’Amérique du Sud. Je vous laisse lire à votre tour les retournements de situation où la morale des autres n’est jamais sauve ! L’histoire lisse et monocorde des manuels scolaires a des points noirs à extraire avec Philip Kerr, le juste bien inspiré, qui n’écrit pas à la langue vermoulue. Il n’épargne personne jusqu’aux popofs soviétiques.
C’est un roman sur les magouilles, les manipulations des populations où déjà la gangrène du monde : le profit se profile à l’horizon sur le corps des affamés, des parias et des vaincus. Beaucoup trop rares sont les écrits qui défrisent nos méninges et nos mémoires. S’il n’y a plus de pamphlétaires, comme le regrette amèrement avec justesse l’écrivain Jean Vautrin, il demeure néanmoins quelques littérateurs incisifs.
Celles et ceux qui utilisent les bombes incendiaires de la symphonie grabuge, histoire de penser le présent, non pas comme le jouet des princes mais avec des citoyennes et des citoyens qui ne se laissent pas compter la société du toc et des apparences, du bling bling et autres chorus sur nos puces.
La culture du sens critique inter culturel et générationnel en connaissance de cause, c’est un excellent sujet de bouquin pour passer vos vacances à ne pas bronzer idiot. C’est tout le plaisir que vous souhaite Philip Kerr et j’en redemande de tout cœur. Vivement la suite !
"L’homme (Eichmann) à l’allure la plus juive qui ait jamais revêtu l’uniforme SS" (page 45).
La mort entre autres, de Philip Kerr, éditions Du Masque, 406 pages, janvier 2009, 22 €.
