L’Allemagne est pourrie par la "Stasi"

L'Allemagne est pourrie par la "Stasi"

Le ministère pour la Sécurité de l’État — Ministeriums für Staatssicherheit ou plus couramment Stasi, la police secrète de l’Allemagne de l’Est n’en finit plus de pourrir la vie des Allemands, qui pensaient s’être débarrassés à bon compte d’un système policier en abattant le mur de Berlin. Il n’en est rien.

Toutes les fiches de police établies pendant la dictature communiste en Allemagne de l’Est son archivées, afin que chacun puisse en prendre connaissance, comme c’est le cas pour les citoyens français désirant savoir ce que les Renseignements Généraux (RG) ont recueilli les concernant. L’histoire de Bruno Rebelle pendant la campagne présidentielle de 2007 a souligné le malaise que génère un usage bien compris du fichage de la population, d’autant plus lorsqu’il se révèle plein de contradictions, d’imprécisions, voire d’âneries…

Au mois de mai, un documentaliste s’aperçoit à la faveur d’une telle requête, que le fameux commissaire Karl-Heinz Kurras, meurtrier d’un jeune manifestant le 2 juin 1967, n’est pas qu’un simple policier berlinois. Il travaille aussi pour la Stasi. "Ça m’a renversé", reconnaît Helmut Müller-Enbergs. "Un policier qui occupe une position clé à Berlin-Ouest et qui reçoit une arme des mains de la Stasi, un pistolet automatique P38… Non, je n’avais jamais vu cela, en 17 ans de travail aux archives" ! Depuis la révélation du passé trouble d’un fonctionnaire désormais à la retraite, les investigations reprennent sur cette police secrète.

Lothar Löwe, le correspondant en 1976 de la première chaîne de télévision en Allemagne de l’Est raconte sa surprise lorsqu’à l’occasion d’un voyage pour la Pologne, le garde frontière du point de passage de Frankfurt s/ Oder le salue d’un amical "Monsieur Löwe, je vous souhaite un agréable voyage"… D’où le connaissait-il ? Le journaliste se souvient en réfléchissant qu’il a déjà rencontré ce fonctionnaire sympathique sous un autre uniforme, du temps où une frontière séparait l’Allemagne en deux États distincts. Il appartenait alors à la police secrète, la Stasi.

Après la chute du mur de Berlin, le ministère de l’Intérieur de l’Allemagne de l’Est a fait tout son possible en 1989 et 1990 pour offrir aux agents de l’État une autre identité professionnelle. Un certain nombre d’entre eux ont été intégrés aux gardes-frontières, qui depuis la fin de la seconde guerre mondiale et la chute du IIIème Reich, ont formé l’ossature des forces armées d’un pays démilitarisé. Aujourd’hui, 2.733 anciens collaborateurs la Stasi occuperaient des postes au sein de l’administration de Berlin. Wolfang Tiefensee, délégué du gouvernement pour les nouveaux Länder demande à tout remettre à plat. "Les Länder doivent examiner à nouveau la conformité des procédures", a-t-il déclaré à propos du recrutement de la fonction publique. "Il convient de tirer les conséquences des irrégularités".

Le problème est que l’État policier de l’Allemagne de l’Est a recruté ses agents à tout va. Pour exercer un contrôle efficace sur la population, il s’est attaché non seulement les services de ses fonctionnaires, mais aussi de d’agents bénévoles et occasionnels prêts à rendre de menus services ou à donner un renseignement de temps à autre dans la perspective d’une récompense, d’une promotion, pour se voir attribuer un logement ou pour se débarrasser d’un voisin désagréable. La Stasi aurait ainsi compté sur 100.000 collaborateurs professionnels officieux et sur presque deux fois plus d’agents occasionnels.

Devant le scandale d’un éventuel noyautage de l’administration par les éléments qui ont auparavant exercé dans des conditions détestables au sein du régime communiste, le Financial Times Deutschland croit savoir que les 17.000 agents de la Stasi devront prochainement se faire connaître auprès des autorités régionales. "Celui qui a triché jadis, celui qui a donné de fausses indications ou incomplètes ou inexactes, doit en prendre la responsabilité", assène Wolfang Tiefensee. "Celui qui s’est cependant conduit honnêtement a le droit d’avoir une nouvelle chance" ! Ces belles paroles sont frappées au coin du bon sens, sauf que les élections générales approchent en Allemagne, et nombreux sont ceux qui craignent une chasse aux sorcières.

L’Allemagne réunifiée est dirigée à l’heure actuelle par une grande coalition des sociaux-démocrates (SPD) et de la droite (CDU-CSU). Les centristes du FDP tentent de faire éclater cette alliance contre-nature et rejeter bientôt le SPD dans l’opposition. Que se passera-t-il pour ceux pour qui le verdict des urnes ne sera pas favorable ? Seront-ils également suspects d’avoir collaboré dans le temps avec le régime communiste ? Qu’adviendra-t-il des adhérents de l’extrême-gauche, regroupés dans le nouveau parti anticapitaliste Die Linke ? Comment seront-ils considérés par la nouvelle majorité au pouvoir ?

Autre question, plus terre-à-terre en temps de crise économique : les fonctionnaires, qui ont eu à connaître de l’ancien régime où ils ont fait leurs début dans la fonction publique, seront-ils menacés dans leur emploi ? Le personnel politique allemand jure ses grands dieux qu’il tient à conserver au pays ses habitudes démocratiques. Les citoyens allemands, échaudés par l’eau froide et un passé sulfureux, n’ont pas envie de le croire sur parole.