Jann-Marc Rouillan dissèque les viscères de la peste brune

Jann-Marc Rouillan dissèque les viscères de la peste brune

Pamphlet ? Poème ? Manifeste ? Les éditions de la Différence ont publié un texte décapant de Jann-Marc Rouillan : Les viscères polychromes de la peste brune. De quoi réveiller tous les Égaux et tous les Enragés de notre Histoire passée et présente…

En m’annonçant ce projet d’édition dans une lettre, Jann-Marc Rouillan me parlait d’un « texte rageur ». « Mais c’est de la littérature, bien sûr ! », ajoutait-il. Sans doute est-il nécessaire de le préciser à l’attention des censeurs qui ont pris l’habitude d’embastiller pour moins que ça.

À quoi ressemble ce « texte rageur » ? Nous sommes loin des livres documents de la série De Mémoire, loin des romans épiques dans la veine de La Part des loups, loin des chroniques carcérales. Si Les viscères polychromes de la peste brune est classé dans le rayon pamphlet, nous pensons aussi aux lettres enflammées d’Antonin Artaud et aux textes incendiaires de Jean Genet. Frères d’ombre de Rouillan. Nous pensons encore à Léo Ferré quand il déversait sur scène des poèmes fleuves comme Le Chien ou Il n’y a plus rien. (Avis aux comédiens, Rouillan vous offre-là un texte à hurler dans un mégaphone à la sortie de l’Élysée.)

Les viscères polychromes de la peste brune est également un étonnant livre d’art, fruit d’une collaboration entre Rouillan et Dado, un artiste hors normes né au Monténégro en 1933. Rouillan évoque les portraits de Catherine de Médicis, d’Ignace de Loyola, d’Henri VIII, etc., revus par Dado dans la série Du Pouvoir. « Dado aurait pu tout aussi bien passer à la moulinette vos bobinettes tirées de Télé 7 Jours, de La Tribune, de Libé ou de Charlie Hebdo et de tous ces journaux dont vous êtes les phénix et souvent les moralisateurs en chef », note Rouillan à l’adresse des « gens de la Haute », c’est-à-dire celles et ceux qui portent des talonnettes, « une mode pour plaire au Président ». Chassé-croisé complice, Dado a dessiné directement sur le manuscrit de Rouillan. Vingt-et-une interventions graphiques s’intercalent dans l’ouvrage.

En moins de soixante-dix pages écrites d’un jet lors d’un week-end à la prison des Baumettes en mars 2008 (quand il bénéficiait d’un régime de semi-liberté), Jann-Marc Rouillan s’en prend à la « crème », celle qui tourne toujours mal. Politiciens, journalistes, acteurs et intellectuels mondains, « éminences des retournements de veste », « grossistes de la mort à crédit pour les peuples en voie de développement »… sont hachés menu. « De vous savoir en vie, je dois avouer que ça nous pompe l’air. Et nous haletons avec malaise autant par votre seule présence que par l’accumulation de CO2 produite par l’expansion planétaire de vos affaires. Nous sommes en état de légitime défense pulmonaire », assure Jann-Marc Rouillan.

Dans une belle fièvre révolutionnaire, l’auteur de Lettre à Jules dit attendre « avec patience » les nouveaux Robespierre, les Marat, les Saint-Just et les Babeuf qui raccourciront les porteurs de perruques poudrées les jours de fêtes populaires. « Nous constituons les listes noires sur la base du Bottin mondain, du Who’s who, des dictionnaires des ministères, des Golden Card… », prévient le sans-culotte en prédisant des Carmagnoles électriques. « Votre sort est scellé ! Croyez-nous, ce n’est qu’une affaire de temps. Chaque seconde de notre libération aura plus de valeur que des siècles de soumission. » Siné Hebdo a adoré. Paris Match a détesté. Sans commentaire.

Ce livre arrive au moment où Jean-Marc Rouillan traverse une nouvelle pénible épreuve au sein des « éliminatoriums de la République ». Frappé par une grave maladie plus rare que les maladies orphelines, il doit suivre un traitement lourd totalement incompatible avec l’enfermement qui l’opprime abusivement depuis le 4 octobre 2008, date de l’arrêt brutal de son régime de semi-liberté qui devait logiquement aboutir à une libération conditionnelle. Malade détenu dans l’Unité hospitalière sécurisée interrégionale (UHSI) de hôpital nord de Marseille depuis le 6 mars 2009, l’auteur-éditeur collaborateur d’Agone n’a plus rien à faire entre quatre murs après avoir plus que purgé sa peine.

Liberté immédiate pour Jean-Marc Rouillan et pour son double, Jann-Marc !

Jann-Marc Rouillan & Dado, Les Viscères polychromes de la peste brune, éditions de la Différence, 65 pages, 12€.

Le site officiel de Dado, Le syndrome Dado.

Quelques pages du manuscrit de Les Viscères polychromes de la peste brune illustrées par Dado.