L’art en nos jardins !

L'art en nos jardins !

En nos jardins modernes, à n’en pas douter, l’art est désormais bien présent car il possède sa relation au paysage grâce à l’intervention d’architectes entreprenants qui se sont employés à créer des paysages qui parlent aux gens de la condition humaine. Attention ! Ceci n’est pas du naturalisme car les êtres humains ne sont pas dissociés de la nature. Bien au contraire, ils y trouvent un sens, une vérité et la beauté grâce à l’architecture paysagère conceptualiste, un terme né dans les années 1990, qui regroupe le travail de designers qui avaient en commun de vouloir exploiter une idée comme le point de départ d’un travail caractérisé par l’utilisation de la couleur, de matériaux artificiels et d’observations avisées sur l’histoire et la culture d’un lieu.

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Cette attitude fortement conceptualiste marque une rupture significative avec les impératifs fonctionnalistes du modernisme, la tradition décorative ou romantique des XIXe et XXe siècles, et la position ouvertement naturaliste qui a récemment été développée (école des New Perennials).
A l’aune de 2007, c’est désormais c’est une cinquantaine d’architectes paysagistes et de cabinets d’études qui s’inscrivent dans cette veine conceptualiste. Une manière de concevoir un jardin en conservant l’idée maîtresse de l’art conceptuel qui s’impose en tant que corrélatif de l’attitude postmoderne qui s’est emparée de l’architecture comme mode de pensée dans les années 1980. D’ailleurs, les stars du moment comme Zaha Hadid, Rem Koolhaas ou Daniel Libeskind cherchent le plus souvent à collaborer avec des équipes de paysagistes conceptualistes.

Les paysages conceptualistes se fondent sur des idées plutôt que sur des plantes ou sur l’usage architectural de matériaux durs. L’espace est étayé par un concept ou un motif visuel unique qui imprègne chaque aspect du projet ; comme par exemple (p.30-31) le Garden of Light de Liverpool, créé lors de la transformation de l’ancienne Bourse du coton en deux restaurants surmontés d’appartements. La cour à ciel ouvert a été rajeunie, relookée, au moyen de lustres scintillants, de diode en spirale, de pyramides couvertes de lierre et d’une série de sièges en plastique renforcé de fibre de verre. "Une fantaisie contemporaine décadente" résume Thomson qui a voulu rendre hommage à l’architecture exubérante de ce bâtiment du XIXe siècle …
Cet exemple décrit combien les paysagistes conceptualistes s’attellent, non pas à créer des objets d’arts indépendants mais bien des espaces qui seront utilisés par les gens, des espaces voués à changer et à se développer au fil du temps …

La méconnaissance de l’histoire est, depuis longtemps, synonyme de médiocrité dans tous les mouvements d’avant-garde. Un rejet de l’histoire à partir d’une posture de savoir est autre chose : c’est bien le résultat d’un engagement critique et émotionnel envers des thèmes historiques. Paradoxalement, malgré une position moderniste souvent agressive et une tendance à nier l’emprise du passé sur la créativité de chacun, les architectes paysagistes conceptualistes sont généralement obsédés par l’histoire, de façon plus ou moins intense. Certains d’entre eux entretiennent une relation assez confuse avec l’histoire, la négligeant, en tant qu’élément sans intérêt pour leur perspective artistique ; tout en l’utilisant néanmoins dans de nombreux cas pour stimuler leur créativité.
Ce lien profond avec les éléments inaperçus ou invisibles d’un site élève immédiatement leur pratique au-dessus de celle des nombreux paysagistes qui restent fixés sur les "problèmes posés par le design" tout au long de leur carrière, et qui font alors preuve d’une certaine hostilité à l’égard de ce type de travail – sans doute parce qu’il représente une critique vivante de leur propre manque de vision ?
Gora n’en manqua pas lorsqu’elle conçut le Glass Bubble (p. 112-113) : "D’une certaine manière, c’est comme créer un autre monde." dit-elle de ce jardin d’hiver qui domine le port de Malmö, qui fait office tout à la fois de sculpture, d’organisme et de paradis. Sa forme est doucement sphérique, elle y abrite un climat méditerranéen exposé dans une bulle transparente qui forme un imposant volume lumineux dans les ténèbres de l’hiver … Tout simplement sublime.

Les architectes paysagistes doivent être les psychanalystes des lieux car, si la nature abhorre le vide physique alors le conceptualisme abhorre le vide imaginatif.
Imaginaire débridé et vision du futur sont les ingrédients du paysage urbain créé par Stig L. Andersson : son Charlotte Garden (p. 282-283), installé dans une cour traditionnelle de Copenhague, semble imiter un paysage agricole et fait référence aux dunes qui se trouvent juste à côté. Conçu avec des graminées il offre un paysage changeant de couleurs et de formes, une simplicité et un naturel qui l’a rendu populaire dans toute la ville. Avec des matières qui vont changer et se développer avec le temps, ce jardin exige un minimum d’entretien. Comme le fait remarquer Andersson, "les espaces urbains devraient fournir des structures flexibles, conçues pour permettre le changement plutôt que pour le maîtriser au travers d’une transformation planifiée."

Dans ce monde vibrant de sens, chaque lieu est une matrice d’énergie qui est connectée à des milliers d’autres dans nos souvenirs. Les lieux sont les nœuds, reliés les uns aux autres, de notre existence. Il convient donc de choisir avec attention là où l’on met les pieds, si j’ose dire. Là où l’on choisit de vivre, là où l’on décide d’aller se promener, car même une heure passée dans un jardin, est une heure consacrée à l’épanouissement de son être.
En cela, le design de jardins et de paysages est le corrélatif esthétique de notre relation significative avec l’univers. Les lieux, à la fois urbains et naturels, sont des sources d’énergie ou des milliers de fibres de sens étreignent le visiteur, qui devient participant.
Les jardins, pour beaucoup d’entre nous, sont des lieux très particuliers, emplis de myriades de brins d’expériences, d’émotions et de souvenirs qui s’entremêlent pour faire sens. Dans ce splendide livre vous est proposée la vision la plus holistique et la plus complète du sujet. Admirablement mis en page, ludique (les essais qui ponctuent les présentations avec plans et photos sont présentés sur des pages de couleurs différentes) et très instructif, il se conclut par le répertoire des 50 architectes (avec sites Internet, adresses et téléphones) pour le cas où …

Tim Richardson, Jardiniers d’Avant-Garde – 50 Regards visionnaires sur le paysage contemporain, Préface de Martha Schwartz, traduit de l’anglais par Charlotte Woillez, 220 x 235, relié sous couverture couleur cartonnée, Actes Sud, janvier 2009, 351 p. – 39,00 €

le 10/02/2009
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