Élections algériennes : Vers un boycott massif en Kabylie ?
Alors que les préparatifs pour les élections présidentielles 2009 vont bon train. Alors que les deux partis fortement implantés en Kabylie (Nord Algérie), le Front des Forces socialistes (F.F.S.) et le Rassemblement pour la Culture et la démocratie (R.C.D.) ne participeront pas à la course électorale. Alors que le Mouvement pour l’Autonomie de la Kabylie (M.A.K.) appelle les Kabyles au boycott, assisterons-nous à une abstention massive de la Kabylie qui, depuis l’indépendance, entretient avec le pouvoir central des rapports caractérisés par l’opposition et l’absence de confiance mutuelle ? Le scénario des présidentielles de 2004 est-il enclin à se reproduire ?
Pendant que le président en exercice, Abdelaaziz Bouflika, âgé et malade de surcroît, persiste à entretenir le mystère sur sa reconduction pour un troisième mandat à la magistrature suprême, la Kabylie, le pays de « l’Amazigh » (Homme libre). Cette région du pays réputée être le « bastion de la démocratie » et connue pour sa tradition de contestation et de revendication d’ordre essentiellement identitaire, culturel, social économique, politique … se retrouve « orpheline » de candidats en sus de ses rapports conflictuels avec les tenants du pouvoir. A l’évidence, cet état de fait risque de compromettre la participation de l’électorat kabyle aux présidentielles d’avril 2009.
En effet, à deux mois des échéances électorales, les deux partis issus de Kabylie, le F.F.S. et le R.C.D. que certains considèrent comme « les seuls opposants officiels au pouvoir en Algérie » ont annoncé leur non participation aux élections présidentielles. C’est officiel. Depuis début janvier 2009, les deux partis se sont positionnés publiquement. Aucun ne présentera de candidat à la magistrature suprême.
Le Front des Forces Socialistes (FFS), le parti le plus traditionnellement ancré dans cette région, par la voix de son premier secrétaire, Karim Tabbou justifie cette position par le fait que « les conditions pour une course équitable ne sont pas réunies ». Puis déplorant l’absence de nouveauté et de renouveau, il ajoute « il n’y a eu aucun signal allant dans le sens d’ouverture d’horizons nouveaux ».
Et durant cette période pré-élections, le parti de Hocine Ait Ahmed annonce que ses militants mèneront des campagnes actives pour le boycott de ces échéances électorales. Par ailleurs, un conseil national du parti portant sur « l’analyse du pays et la prise de position sur la prochaine élection présidentielle » se tiendra les 12 et 13 février 2009.
De son côté, le Rassemblement Pour la Culture et la Démocratie (R.C.D.), a l’issue du Conseil national de son parti, a adopté une position similaire à l’égard des élections présidentielles, événement que son Président, Saïd Saadi assimile à « un impitoyable et dangereux cirque ». De plus, son constat relatif à la gestion du pays par les pouvoirs algériens successifs est des plus critiques et des plus pessimistes. « Depuis dix ans - affirme-t-il - en dépit d’une conjoncture interne et externe des plus favorables, l’Algérie n’a trouvé ni équilibre politique, ni stabilité institutionnelle, ni prospérité économique, ni sécurité ».
Cette position a été vivement critiquée par Moussa Touati, Président du Front national algérien (F.N.A.), candidat aux prochaines élections qui qualifie les leaders de ces deux partis « d’artisans du statu quo » leur reprochant de « camper sur leurs positions depuis 1963 ». Ainsi, tout en leur imputant la responsabilité de la situation actuelle, il affirme que « ce sont eux qui ont fait que le système n’a pas changé d’un iota par leurs positions, en se cachant à chaque pas derrière l’argument fallacieux de la fraude et de « les jeux sont déjà faits », affirme-t-il.
Le Mouvement pour l’Autonomie de la Kabylie (M.A.K.), crée il y a sept années par Ferhat Mehenni, ancien dirigeant du R.C.D. et chanteur engagé, a, lors d’une conférence de presse tenue à Paris le 29 novembre 2008, à travers un long texte intitulé « l’Algérie et la Kabylie : des rapports de filiation aux rapports de défiance », appelé les Kabyles à « boycotter les élections présidentielles du printemps 2009 » car de son point de vue, « c’est la seule manière pacifique et civilisée … pour arracher –les -droits –kabyles - en tant que peuple ». Cet appel a été réitéré à l’occasion d’un message de vœux pour l’année 2009 de Ferhat Mehenni à la population de Kabylie.
Quels sont objectivement les arguments du président de ce mouvement qui n’a pas d’agrément mais qui semble avoir une forte assise populaire en Kabylie ?
Pour ce militant, partisan acharné de l’autonomie de cette région du pays, les Kabyles constituent un « peuple ». Et la Kabylie, en tant qu’entité territoriale et identitaire a « précédé l’Etat algérien - puisqu’elle -.a existé distinctement de son environnement dans lequel la colonisation française l’a intégrée de force quand elle a eu à créer l’Algérie.
Ainsi, selon son analyse, la Kabylie est « la mère de l’Algérie indépendante ». Car « alors que celle-ci était bradée par les Islamistes qui s’appelaient alors les « Oulémas » et qui ne voulaient pas de l’indépendance dès lors que la France ne portait pas atteinte à l’Islam, la Kabylie, elle organisait et nourrissait en hommes, en matériel et en idées le mouvement de libération nationale ».
Mais quelles sont les conséquences du dévouement patriotique de la Kabylie ? Selon l’autonomiste, « une fois l’indépendance acquise, cet Etat qui était l’enfant de la Kabylie se retourne contre elle. Elle réalise à ses dépens qu’elle n’en a été, au mieux que la mère porteuse ». Et « cet Etat usurpateur, une fois debout, s’avère être celui de l’arabo-islamisme et rejoint sa famille d’adoption, dont la Kabylie est le souffre-douleur ».
Et au fil des ans, l’Algérie par le biais de son Etat a reproduit des rapports de domination de type colonial avec la Kabylie et ainsi, « le Kabyle se voit imposer une autre langue, une autre histoire, une autre culture que les siennes. Après « Nos ancêtres les Gaulois », qu’apprenaient nos enfants à l’école coloniale française, les voici sommés de réciter depuis 1962 « nos ancêtres les Arabes » de l’école néo- coloniale algérienne ».
Aussi, au regard de cette argumentation essentiellement nationaliste, comment faire confiance en un Etat considéré comme « usurpateur » et « colonialiste » qui, selon le Président du M.A.K. a favorisé « le dépeçage territorial de la Kabylie, les incendies de ses oliveraies, de ses forêts, l’arabisation forcenée, l’encerclement et l’occupation militaires » ? Comment accorder de la légitimité à un Etat qui dès l’indépendance a établi des rapports « qui prolongent la domination du peuple kabyle qu’ils replongent aussitôt dans la lutte contre la politique visant à le dépersonnaliser » ? ». Comment voter dans ce climat de défiance et de méfiance ? Oui. Comment s’interrogent plus d’un qui, en Kabylie semblent considérer Ferhat Mehenni comme le représentant légitime de la cause kabyle ?
Alors « Oulach el vôte oulach » au pays des Kabyles ? (il n’y aura pas de vote ?)
Mais encore ?
Qui des acteurs politiques et de la société civile parviendra finalement à mobiliser les Kabyles pour les (r)amener vers le chemin des urnes, à moyen et à long terme ?
Ces questionnements demeurent pour l’instant posés et nécessitent certainement une réflexion de la part de tous les partisans et de toutes les partisanes d’une Algérie libre, démocratique et plurielle.
A suivre …