Yayoi Kusama, une femme de pois à Paris

Yayoi Kusama, une femme de pois à Paris

L’artiste japonaise expose dans la Grande Halle de La Villette jusqu’au 17 août. Dots Obsession, une installation monumentale, est présentée en France pour la première fois.

Née en 1929, Yayoi Kusama est une plasticienne très singulière. Dès l’âge de dix ans, elle dessinait les images qui hantaient ses hallucinations. « Un jour, après avoir observé sur une table une nappe décorée d’un motif de petites fleurs rouges, j’ai porté mon regard vers le plafond. Là, partout, sur la vitre comme les poutres, les murs se trouvaient subitement submergés par les fleurettes rouges. Toute la pièce, tout mon corps, tout l’univers en étaient remplis », déclara-t-elle, en 2001, au magazine L’œil. Kusama réalisa ses véritables premières œuvres dans les années cinquante. Dessins et aquarelles fourmillaient alors de métaphores sexuelles. Des formes phalliques et vaginales également issues d’hallucinations.

À 28 ans, Kusama quitta le Japon pour s’installer à New York. Ses hallucinations la poursuivaient. En peignant des réseaux de lignes et de pois sur une toile, elle eut une surprise. « Mon pinceau a quitté, en dehors de ma volonté, les limites de la toile, et a commencé à recouvrir de pois la table, puis le sol et la pièce entière (c’était certainement une hallucination). Cet incident m’a conduit à suivre le chemin de la sculpture et de la performance », confia-t-elle à Seung-Duk Kim dans un livre publié en 2001 aux Presses du réel. Elle devint l’un des phares de l’avant-garde artistique, l’un des pionniers du Pop art, du Minimal art et de l’Art environnemental. Bien qu’elle ne se réclame d’aucun de ces mouvements, elle fréquentait des artistes américains (Jasper Johns, Andy Warhol…) et européens (Yves Klein…) en rupture. Depuis toujours, Kusama a projeté ses névroses et ses angoisses dans une œuvre multiforme. Peintures, sculptures, collages, photos, installations, mode, réalisations de films, romans, nouvelles, poésie… constituent un univers mouvant, touchant et troublant.

Radicale et excentrique, sympathisante des combats pacifistes et libertaires qui secouaient la fin des années soixante, Kusama a également mis en scène de grands happenings provocateurs où le sexe « explicite » avait sa place. Le Make love not war prenait corps dans de joyeux bouquets de pois peints à même les peaux nues.

Épuisée et désargentée, Kusama rentra au Japon en 1973. Auteur, en 1960, du Manifeste de l’Oblitération, elle détruisit plus de deux mille de ses œuvres en revenant au pays natal. Torturée par ses troubles, elle a demandé à être internée en 1977 dans un hôpital psychiatrique réputé en art thérapie. Aux dernières nouvelles, Yayoi Kusama va très bien. À soixante-dix-neuf ans, elle poursuit ses créations avec ses assistants du Kusama studio dans un atelier qu’elle a fait construire à proximité de l’hôpital. Des villes japonaises, mais aussi Berlin, New York, Bruxelles, Munich, Washington, Londres, Pékin, Sydney ont récemment présenté son travail. Elle sera également exposée à Rotterdam du 23 août au 19 octobre.

La France ne passe à côté du phénomène Kusama. En juin, une grande sculpture rouge à pois blanc était montrée sur un plan d’eau-miroir au Havre. Jusqu’au 2 août, l’installation Dots Obsession : Infinity Mirrored Room (1998) est également visible au Havre, au SPOT. Une expérience envoûtante pour les visiteurs enfermés dans une pièce tapissée de miroirs géants qui, à l’infini, reflète leur image et une multitude de gros ballons rouges à pois blancs. Curieux sentiment d’appartenir malgré soi à l’œuvre, un univers organique et vivant, une sorte de rêve éveillé dans un bain de globules rouges, un voyage intérieur parfois étouffant.

Dans le cadre du Dialogue interculturel : la rencontre des folies, la Grande Halle de La Villette, présente en ce moment Dots Obsession, une installation monumentale jamais vue en France. Cette fois, de nombreuses grosses sphères roses à pois noirs, posées au sol ou suspendues, dévorent l’espace. Sur un écran vidéo, Yayoi accueille les visiteurs en chantant. « Avale des antidépresseurs, ça passera. Arrache la porte des hallucinations. Plongé dans l’agonie des fleurs, le présent ne finit jamais… »

À l’opposé de l’Infinity Mirrored Room vue au Havre, l’installation est plus aérée. Les ballons à pois flottent dans l’air comme d’énormes bulles de savon. On peut admirer l’installation en prenant du recul du haut d’un balcon. Ludique (les enfants adorent), Dots Obsession peut aussi bousculer. Trois boules offrent des approches plus introspectives. La première cache une sorte de gros judas kaléidoscopique. Un système optique vous laisse découvrir des alignements de petites boules à pois. Rapidement, vous réalisez que, parmi elles, vos yeux vous observent… La seconde sphère s’ouvre pour devenir une tente de méditation. Assis par terre en cercle, les visiteurs fixent leur attention sur une mini boule à pois lumineuse placée au centre. On fait la queue pour entrer dans la troisième. Le ballon dissimule une étroite Infinity Mirrored Room où planent des boules lumineuses. Avis aux claustrophobes.

« Peindre est pour moi le seul moyen de me garder en vie », disait Kusama dans L’œil. À la fois malade et son propre médecin, Kusama maîtrise obsessions et hallucinations par la création, par la répétition infinie des pois dont elle recouvre sa personne et son environnement. Depuis quarante ans, l’artiste décline et multiplie les pois sur des toiles et hors des toiles, dans la nature, sur des corps humains, de chats ou de chevaux vivants… « Ma vie est un pois perdu parmi des milliers d’autres pois », dit-elle pour expliquer le processus répétitif qui mène à la disparition du sujet, à l’auto-effacement. « À travers mes installations, j’ai exprimé ma philosophie concernant la mort et la vie, sous différents points de vue, mais toujours sur le thème de Love Forever. »

Pour compléter la visite de La Villette, il est possible de regarder sept films de Kusama diffusés en boucles de trente-cinq minutes. Entre scènes psychédéliques, performances orgiaques et happenings fleuris, Kusama’s self obliteration (1967), Flower orgy (1968), Love in festival (1968), Kusama’s room (1999), Song of a Manhattan suicide addict (1999), Flower obsession – Gerbera (1999) et Flower obsession – Sunflower (2000) donnent un large aperçu du travail de Kusama.

Yayoi Kusama/Dots Obsession, jusqu’au 17 août, Grande Halle de la Villette à Paris (métro Porte de Pantin). Ouverture du mardi au dimanche, de 14 à 22 heures (fermé le lundi). Accès libre.

Plus d’informations sur le site Internet de Yayoi Kusama.

Dans le cadre de Dialogue interculturel : la rencontre des folies, le Parc de la Villette va également abriter un colloque international sur la santé mentale en Europe. Intitulé Culture psychiatrique, culture judiciaire : relire Michel Foucault, le colloque se déroulera les 15 et 16 septembre, dans l’espace Charlie-Parker de la Grande Halle, de 9h30 à 18h. Accès libre. Pour en savoir plus sur un colloque qui tombe à pic.