JEAN-MARC ARMANI, photographe reporter
Ils devraient mais ils ne sont pas si nombreux à décoller un jour leur cul de La Plaine (NDLR : le « Montmartre » marseillais), à monter à Paris avant que de voir le monde, à en faire l’enjeu de leur talent et à nous revenir tout modestement pour boire un coup de loin en loin au Petit Pernod, sans nous écraser de leurs semelles poudreuses… quand tant d’autres, ô destin de Marseille, sur un coup de blues ou de mistral auront épuisé leur bel avenir à n’agiter que leur langue, noyant leurs rêves de navigateurs dans le pastis ! Il faut croire que plus que moi, Jean-Marc avait le goût de la grande aventure…
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Si ma mémoire est bonne, lorsque je t’ai connu, tu étais un fringant redskin, nous étions alors à la fin des années 80 et tu portais la crête...Que te reste-t-il de notre jeune temps ?
Je n’ai plus la crête, je porte le cheveu ras… Mais politiquement je suis resté fidèle à mes idées, c’est-à-dire que je suis toujours communiste, rouge tout le moins.
C’est une espèce en voie de disparition…
Au sens marxiste-léniniste pur, nous ne sommes plus très nombreux…, mais dans le sens d’exprimer un besoin de rébellion, là on est un paquet à se retrouver !
Tu n’étais pas parti pour devenir photographe, tu avais surtout un bon coup de crayon…
A priori je voulais être dessinateur… J’ai fait les beaux-arts à Luminy et c’est une rencontre avec un prof qui a décidé de ce changement de cap. Je n’avais même pas d’appareil… Mais de travailler la photo comme… une discipline, ça a été pour moi une découverte ! Ce qui m’a enthousiasmé, c’est que la photo, contrairement à la peinture, n’est pas un art sédentaire mais se tourne immédiatement vers les autres.
Puisqu’on en parle, tu avais déjà des envies de voyages ?
Oui, je crois, quand on est jeune et qu’on a 20 ans, on a toujours des envie de voyages.
Tu as commencé par « monter à Paris », selon l’expression consacrée ?
A la fin des beaux-arts, mon prof m’a indiqué un stage de photojournalisme à Paris… J’y suis arrivé dans ma 4L, chargé comme un escargot sa maison sur son dos, avec toutes mes affaires et mon matériel de photo… J’ai suivi consciencieusement la formation, réalisé un premier reportage sur les squats artistiques de la capitale et tout cela se terminant par un stage en entreprise, j’ai eu l’opportunité de rentrer chez Rapho, c’était en 92 … J’étais très content, puisqu’à l’époque Rapho jouissait de la réputation d’être l’une des meilleures agences au monde. Bilan des courses, j’y suis resté 13 ans.
Et avec eux tu t’es lancé dans le grand reportage : comment ça se passe ?
Il y a deux façons de faire, soit tu pars en reportage « de commande », soit tu t’autoproduis, ce que j’ai toujours privilégié : tu pars avec tes sous sur un sujet qui t’intéresse… et tu espères pouvoir le vendre à ton retour.
Si tu reviens… C’est comme ça qu’un an avant tout le monde tu m’avais annoncé la seconde guerre du Golfe et que tu t’étais retrouvé à couvrir la dernière année du règne de Saddam Hussein !
J’y suis arrivé pendant les festivités de son anniversaire. J’avais rencontré un Irakien installé en France, qui m’avait offert la possibilité d’obtenir un visa sur ma bonne mine, ce qui n’était pas évident pour tous les journalistes, mais il faut dire que j’étais repéré pour n’être pas pro-américain…
Si tu devais traduire ce que tu as ressenti de l’Irak de Saddam en trois ou quatre phrases :
C’était déjà un peuple en souffrance avant la guerre. La pénurie due au blocus était tangible, il y avait une grande pauvreté dans les rues…, et c’était par exemple particulièrement effrayant de visiter les hôpitaux et d’y voir tous ces enfants nés déformés à cause de l’utilisation de bombes à l’uranium appauvries, made in USA of course… Ce qui était également perturbant, c’était cette pression permanente que l’on sentait quand on s’adressait à eux et qu’on voulait discuter avec les Irakiens, que ce soit à propos de Saddam Hussein ou même de leur vie quotidienne. Ils avaient peur, tout simplement. Pour autant, ce qui est certain, c’est que c’était un pays très sûr : tu pouvais te balader de partout, tu ne risquais rien et sans doute moins qu’à Marseille…
Est-ce que le régime pensait pouvoir se sauver ?
Je leur disais que j’étais venu parce que je pensais qu’il y allait avoir la guerre, je ne m’en cachais pas et eux me regardaient avec des yeux écarquillés, ils étaient dubitatifs… S’il est clair que la population avait du mal à y croire, il m’a semblé que même le régime doutait franchement : j’ai discuté avec un ministre, le ministre du pétrole, il me disait « Oui, mais de toute façon on a déjà le blocus, on a les avions qui nous survolent tous les jours… » et malgré le fait qu’il avait l’air plus éclairé que les gens de la rue, je ne peux même pas affirmer qu’il n’était pas sincèrement naïf.
Est-ce que ça veut dire que le régime intoxiquait jusqu’à ses propres potentats ?
De ceux que j’ai pu rencontrer. Mais en matière de journalisme, je suis du genre qui n’aime guère affirmer…
Vous n’êtes pas nombreux à être aussi prudents… Tu as visité d’autres chouettes pays ?
« Chouettes » ? Ce n’est pas le mot que j’emploierais… Je suis allée au Bangladesh pour témoigner des conditions de vie dans la capitale, et j’ai couvert une épidémie de choléra dans un hôpital où s’entassaient des milliers de malades à l’hôpital, ça tombait comme des mouches ! J’ai photographié aussi les bidonvilles… Plus fun, je suis allé au Zimbaboué à l’occasion de l’éclipse totale… en l’an 2000, je crois. J’ai fait un reportage sur ce qu’on pourrait appeler le safari de l’éclipse, dans un camp installé au milieu de la brousse, avec l’ambassadeur de France, pas mal d’astronomes plus ou moins professionnels, quelque chose d’assez surréaliste… Et puis tu te retrouves au milieu de nulle part, il y a tous ces bruits des animaux, des insectes jusqu’aux grands fauves…, et dès l’instant de l’éclipse, c’est comme si la nature se mettait en arrêt ! Sinon, j’ai profité du voyage pour me frotter à la photo animalière et ça m’a beaucoup plu…
Et encore ?
Je suis allée à Cuba par affinité personnelle, parce que j’avais envie de voir enfin de mes propres yeux ce fantasme cubain, d’en faire un reportage parce que le régime est tellement décrié, on entend tellement de choses qu’en tant que communiste, j’avais besoin d’établir mon propre jugement. Par l’intermédiaire d’un copain, j’ai trouvé et rémunéré un guide pendant trois semaines, ainsi qu’un chauffeur avec qui on est allé de villes en villages… On a dormi chaque nuit chez l’habitant, pour voir comment les Cubains vivaient…
Et alors, ton jugement ?
J’ai été impressionné par la force de ce peuple. Ils sont pauvres, je ne le nie pas, mais il y a une vraie solidarité, un vrai système social, des maternités dans tous les villages, des docteurs partout, et le niveau d’études est beaucoup plus élevé que ce qu’on s’imagine vu d’ici. Mon guide, par exemple, était poète, avait écrit plusieurs livres, donnait des cours de français, était un ex-champion de judo et dansait comme un dieu la salsa.
Et quoi d’autre ?
L’Egypte, la Jordanie, New York… Où je suis allé, déjà, putain ? J’ai fait pas mal de pays d’Europe, aussi… Tous ces voyages, en tout cas, ainsi que le fait de pouvoir observer le monde tel qu’il est, m’ont renforcé dans mes convictions politiques !
A l’époque tu travaillais en argentique et tu gagnais correctement ta vie en faisant des photos : autant dire que c’est le siècle dernier, tout ça… ?
Je fais partie de cette génération de photographes qui ont dû repenser complètement leur équipement, voire leur métier, et faire le grand saut vers le numérique… Mais aujourd’hui c’est indispensable : si tu n’as pas internet, si tu ne peux pas transférer directement tes images dans les rédactions, tu es hors-jeu ! Malheureusement, contrairement à ce qu’on croit, c’est plus dur qu’avant, même techniquement, parce qu’on a davantage de boulot d’édition, je passe un temps fou derrière mon écran alors qu’au final les journaux paient de moins en moins bien…
Et si aujourd’hui les lecteurs du Mague veulent voir ton travail ?

Je suis dans une coopérative de photographes, voici mon lien :
