La Lyre du diable
Il fallait y penser. Laurent Croizier l’a fait ! Associer les passages les plus épiques, les plus dramatiques, les plus poignants des plus grands opéras et en confier leur interprétation … à une calligraphe. Voici donc une musique peinte en explosions de mille feux.
L’art lyrique est avant tout scène de beauté, quoiqu’on en pense et quoiqu’on y joue. Les scènes les plus violentes, les plus intenses fascinent et laissent le spectateur muet devant tant de grandiloquence … Mais alors, comment traduire ce sentiment dans un matériau autre qu’éphémère ? Comment inscrire dans un matériau "solide" une œuvre initialement conçue pour être jouée par des musiciens et chantée par des cantatrices et des ténors ? Voilà un joli défi, ici relevé avec jubilation.
En effet, les calligraphies d’Anne-Flore Labrunie, en doubles pages ou infiltrées dans le texte ou la partition, donnent une autre dimension au livret. Car tout opéra part d’un livret, et à trop écouter la musique, on en arrive à en oublier l’histoire, le sens.
Laurent Croizier, en tant qu’historien et musicien, a voulu mettre le remettre en avant, traduire par l’écrit l’atmosphère unique qui se dégage d’un opéra. Autant poursuivre une chimère, mais il a persisté et nous offre un livre magnifique en mariant calligraphie et émotion, faisant jaillir sur le papier la grâce de la voix …
Textes et musiques ne font alors plus qu’un, et, tournant les pages, à chaque lecture la musique est omniprésente, elle résonne dans la tension et l’harmonie des traits, dans la rythmique et la couleur des mots. Le superflu est banni. Les extraits choisis vont à l’essentiel, ils permettent de nous approcher de la tonalité profonde de l’œuvre, de donner à percevoir ce qu’il est impossible d’entendre.
Un parti pris fut avancé : mettre en exergue le cri. Celui de la souffrance, celui de l’amour ou de la haine ; tous ces sons qui se succèdent à l’envi au gré des intrigues et des mises en scène … Le cri, cet élément notable de tout opéra, à tel point qu’il en devient un compagnon, forçant l’inconscient de certains personnages lyriques qui, par leur apparence diabolique ou leur esprit démoniaque, font naître ces cris …
Et qui dit cri, laisse deviner la main du Diable …

C’est cet esprit malfaisant, pervers et démoniaque, réel ou supposé, facteur de déséquilibre et générateur de cris, qui est ici traqué. Cette chasse à l’épouvante musicale crée alors un corpus homogène qui n’atténue en rien les spécificités chronologiques ou stylistiques des opéras évoqués.
Ainsi, textes et calligraphies se conjuguent pour faire apparaître une série de tableaux lyriques hantés par l’âme du démon.
De cette singulière évocation – proposant au lecteur une envoûtante (re)découverte de Salomé, Carmen, Pelléas et Mélissande, Les Contes d’Hoffmann, Don Giovanni, Wozzeck … – se dégagent une impression, une abîme, un tourbillon qui vous emporte dans un son nouveau, devenu familier, insidieux et terriblement efficace, un son reconnaissable entre tous, celui de la lyre du diable …