Le fond de l’air effraie
Trois histoires, parmi d’autres hélas, donnent la chair de poule ces derniers jours. Elles se passent en Corse, en Bretagne et à Paris. Elles n’ont rien à voir entre elles et ne font pas la Une de l’actualité. Ce sont des histoires banales en somme. On voit bien pire ailleurs. Mais il est impossible d’accepter cette triste banalité où la haine de l’autre, l’arbitraire et l’injustice l’emportent.
Histoire 1. Nous sommes à Pianottoli-Caldarello, à une quinzaine de kilomètres de Bonifacio, dans le sud de la Corse. Depuis vingt-cinq ans, un couple de troglodytes allemands y vit, en autarcie, dans des grottes. Reinhart Treder, 66 ans, et sa compagne Michaëla refusent le progrès. C’est leur droit. Ils vivent hors de ce temps cannibale, sans télévision, sans électricité. Pour s’éclairer, ils utilisent des lampes à pétrole et des bougies qu’ils fabriquent.
C’est en novembre 1982 que Reinhart Treder (photo) est arrivé à Pianottoli-Caldarello. Après avoir dormi un moment dans des ruines, il s’est installé dans les grottes percées dans une colline avec l’accord du propriétaire des lieux, un paysan, contre un loyer modique. Reinhart et sa compagne ont débroussaillé le maquis, cultivé des bricoles, élevé des animaux. Ils font aussi du troc avec leurs voisins, donnent des coups de main...
Quand le paysan meurt, le vent tourne. Dans un premier temps, les héritiers laissent le couple vivre en paix. Puis, ils décident d’expulser tout le monde. Le bail verbal qui avait été conclu a peu de valeur aux yeux de la justice qui donne raison aux héritiers.
Le 4 avril, à 6h30, des amis de la propriétaire ont surgi avec un huissier et des gendarmes. En guise de croissants et de café chaud, les expulseurs avaient des masses et un bulldozer. Grâce à un sursaut de générosité humaniste sans doute, les assaillants ont laissé Reinhart et Michaëla prendre quelques affaires. Et ils ont massacré le reste, cabanes, meubles, guitares... sous les yeux des gendarmes qui ont barré les lieux à la presse et aux amis du couple.
L’avocat Bertrand d’Ortoli avait déposé un recours devant un juge de Sartène pour empêcher l’expulsion. Le sous-préfet était informé. Il affirmait ne pas vouloir « pousser les feux »... Pourquoi cette précipitation, cette brutalité extrême ? La même ardeur n’est pas à l’œuvre quand il s’agit de s’en prendre aux gros richards. La propriétaire a récupéré son bien. Pourquoi faire ? Ce terrain se trouve dans le couloir d’atterrissage de l’aéroport de Figari. En principe, il est donc définitivement inconstructible.
Pour l’heure, le couple a tout perdu. En prime, la Mutualité sociale agricole refuse d’affilier le couple parce que leur « exploitation » est trop petite. Quant aux services sociaux, ils leur refusent le RMI au motif qu’ils sont agriculteurs...
Histoire 2. Faisons un détour par Pléneuf-Val-André, dans les Côtes d’Armor. L’affaire se déroule dans la rue Clemenceau, une rue passante et commerçante de la station balnéaire. Un Nanterrien (92) a eu l’incroyable idée d’installer un émetteur d’ultrasons, autrement dit un boîtier anti-jeunes, sur sa résidence secondaire. Il s’agit d’un appareil électronique qui produit par intermittence un son à 17 000 hertz dans un rayon d’une vingtaine de mètres. Lié à un détecteur de présence, il diffuse pendant vingt minutes un son très désagréable qui n’est perçu que par l’ouïe fine des moins de 25 ans. Des maux de tête et des nausées peuvent survenir après une telle agression sonore. Les oreilles plus vieilles ne perçoivent pas ces ultrasons. Connu en Angleterre sous le nom de Mosquito, le gadget n’est ni plus ni moins qu’un répulsif anti-jeunes.
Dirigé vers la rue, l’émetteur agressait toutes les jeunes et très jeunes oreilles. Ce qui a ému l’association des commerçants locaux. Faudrait pas que la clientèle adulte qui déambule avec bébés et enfants parte en courant. Pour garantir la paix commerciale, ils ont saisi la justice. Le tribunal des référés de Saint-Brieuc examinera le dossier le 24 avril. En attendant, le maire de Pléneuf-Val-André a pris un arrêté pour interdire ces saloperies sur sa commune.
La loi française ne dit rien sur le sujet. Le 2 avril, la commission européenne a botté en touche en invitant les États membres à se prononcer au cas par cas. Si nous ne voulons pas que ces Mosquito envahissent les halls d’immeubles et les places publiques, il va falloir bouger. Une pétition européenne est disponible sur Internet. Les jeunes ne sont ni des parasites ni des nuisibles pour notre société. Espérons que les vieux cons n’ont pas les oreilles trop ramollies pour entendre ça.
Histoire 3. Nous voici à Paris, le 3 avril. Nous suivons Rodolphe Juge, un professeur stagiaire de vingt-cinq ans qui donne des cours de mathématiques et de physique au lycée professionnel Denis-Papin, à La Courneuve. En sortant de son boulot, le jeune prof syndiqué à la CGT Éduc’Action a fait un détour par la manif lycéenne de Paris. Arrivé sur place, il s’est naturellement mis avec les enseignants sympathisants qui encadraient le défilé pour éviter d’éventuels débordements.
À un moment, en réaction à des manœuvres policières, l’ambiance s’est tendue. Les flics ont interpellé des gens dans la foule. Les enseignants ont calmé le jeu en invitant les lycéens à ne pas répondre aux provocations. En arrivant place des Invalides, tout baignait. C’est ce moment que des policiers en civil, sans brassard, ont choisi pour bloquer un groupe de lycéens.
Rodolphe Juge s’est présenté spontanément pour servir de médiateur. « Casse-toi de là, t’as rien à faire là... », lui dirent les flics. Rodolphe insista. Réplique immédiate. « On t’a repéré, t’as dix secondes pour dégager... » Rodolphe ne bougea pas. Il est alors encerclé, ceinturé, pris par le col. Rodolphe n’oppose aucune résistance. Ses affaires sont balancées sur le sol. Il est brutalement palpé. Ensuite, direction le commissariat du 7ème arrondissement. Il est 16h20. Rodolphe est mis en garde à vue pour « violence aggravée » et « insulte ». Un policier prétend avoir vu l’enseignant jeter un caillou... Air connu. Rodolphe refusera de signer le document qu’on lui présente. Comme le rapporte L’Humanité, l’officier de police judiciaire a alors pris sa carte d’identité pour imiter sa signature.
Après une nuit en cellule, Rodolphe sera présenté au palais de justice de Paris, mais la procureure ne voudra pas le juger en comparution immédiate. L’affaire a été renvoyée au 17 avril. La solidarité s’organise. Collègues, inspecteurs d’académies, stagiaires et professeurs de l’IUFM de Créteil où Rodolphe suit des cours et même le proviseur du lycée Denis-Papin se portent garants du jeune prof de maths qui ne cache pas une certaine appréhension pour son avenir.
Un rassemblement est organisé le 17 avril, à 9 heures, devant le palais de justice de Paris. Une pétition de soutien est lancée sur Internet.
Bref, on vit une époque formidable (comme disait déjà Reiser).