Théâtre : "La vita bella" magnifie l’oeuvre de Dario Fo
"La Vita Bella" d’après les récits de femmes et autres histoires de Dario Fo et Franca Rame, est rejouée à Paris, Théâtre Darius Milhaud (19ème) après sa création à Samonac (région Aquitaine) par une troupe de 4 acteurs (3 femmes et un homme) incandescents qui forment la compagnie Mata Malam.
Un spectacle furieusement jubilatoire qui offre trois rôles tragicomiques forts, complets, intelligents et jubilatoires à trois actrices d’exception à découvrir d’urgence. L’homme tient ici remarquablement un rôle de faire-valoir à travers une figure de lâche jouisseur sans grand relief.
Un spectacle qui change la vie ou la rend, en tout cas, plus belle et plus profonde sans tomber dans un féminisme revendicatif ou caricatural.
Au commencement il y a le verbe, le texte, l’extraordinaire mécanique sémantique mise en place par Dario Fao et Franca Rame au travers de ces textes courts qui font la part belle aux sentiments exacerbés des latins. Tous les ingrédients du grand drame des scènes de vie conjugales des méditerranéens y sont, naissance, amour, politique, tromperie, mariage, fond social et puis ces figures séculaires de la Femme avec un grand F à travers plusieurs tableaux et personnages complémentaires.
Ensuite il y a la mise en scène de Valentine Cohen. Précise, exigeante, ayant créé au millimètre pour son acteurs et ses actrices. Elle a bien compris qu’en Italie, en Espagne ou en Amérique du Sud, dans tout ce qu’on appelle la latinité, il y cette folie, cette démesure, cette cathartique permanente, cette drôlerie, ce drame latent et puis que tout fini par une ou plusieurs chansons.
Enfin il y a les personnages campés par des acteurs généreux, qui sont des voix, des interprétations et des corps dans l’espace. Au départ ils sont noyés dans des tenues ringardes qui nient leurs plastiques. Des tenues bariolées au goût douteux, puis petit à petit la féminité, la beauté s’exprime.
Violène Dumoulin, Sophie Leclercq, Peggy Martineau sont belles, troublantes, émouvantes, riches, elles ont une grande densité. Elles oscillent perpétuellement entre deux frontières infimes, entre une grande joie et une immense tristesse, entre la jouissance et la petite mort.
Violène Dumoulin accouche sur scène dans un simulacre d’une grande justesse puis elle est en prise avec une poupée qui dit des gros mots, ses scènes sont universelles, grandioses ou pathétiques, schizophrène, torturées ou exaltées. Son combat intérieur est montrée avec beaucoup de réussite, de justesse et d’à propos. L’actrice s’oublie, nie tout narcissisme et devient le seul jouet de la mise en scène, se met au service du texte et de tous ses tenants et aboutissants.
Sophie Leclercq campe une femme plus âgée qui parle avec accent et qui entreprend un long dialogue avec un homme d’Eglise qui s’avérera être un faux jeton, un Juda, elle parle de sa condition de femme, de son fils gauchiste. L’interprétation est grandiose, on a la larme à l’œil, une phrase fait mouche "Mon père surtout ne tombait jamais amoureux". Figure séculaire de la femme, ce personnage interprété avec une grande maîtrise donne du sens et de l’émotion. On est au-là du théâtre, on vit un moment d’éternité.
Et puis il y a Peggy Martineau qui apparaît au préalable dans un jogging informe et avec des cheveux mal peignés, passe de femme bafouée, trompée, humiliée à l’état de femme révélée par l’Amour - à la plastique avantageuse impeccable, aux gestes hyper sensuels, un objet de désir animé par un formidable envie de vivre une belle existence, une revanche du corps et de l’esprit. La prestation lumineuse de Peggy Martineau séduit, charme, enchante. Une belle révélation que cette actrice-là à la peau diaphane et aux jambes de tentatrices qui savent s’articuler dans des chorégraphies impeccables.
Pour finir, Yves Letzelter qui porte sur ses épaules sensibles et son beau regard toute l’ambivalence de l’homme méditerranéen, entre machisme ancestral et immaturité totale. L’homme bourreau et dindon de la farce selon les scènes qui doit exister entre des schémas archaïques de mâle dominant et une hypersensibilité d’enfant gâté.
Yves Letzelter propose un jeu tout en retenu et en douceur qui fournit une image à la fois lâche sensible et dépassé de l’homme et qui permet par le jeu des contrastes de bien mettre en valeur ces trois drôles de dames survivantes et vivantes qui nous donnent de belles leçons, des témoignages rares et précieux pour nos vies réelles.
A voir absolument. Une énergie intense porte ce spectacle fait par des passionnés et qui est une adaptation remarquable et pertinente de l’œuvre de Dario Fo.
On sort rempli, nourri et porté par cette pièce-là qui agit sur nous comme un vin de vigueur.
"La vita bella" n’est pas un travail sur l’illusion mais sur la vérité, en son sein se jouent des drames premiers, inaltérables et beaux. Des vies minuscules qui deviennent majuscules grâce au prisme de l’Art.
"Il y a 2000 ans que nous pleurons, nous autres femmes. Et bien cette fois, nous allons rire, et même rire de nous ! » Franca Rame
Sur le terrain, nul autre ennemi que soi-même, et surtout pas les hommes.
Pour que le combat devienne victoire, hommes et femmes marchent côte à côte.
La lutte est terrible, drôle, pleine d’espoir et d’amour.
Dario Fo et Franca Rame nous disent qu’il n’y a pas de voie royale et qu’il faut souvent se perdre pour parvenir à soi.
La Vita Bella ! Parce que dans les mains de Dario Fo et Franca Rame, la vie et ses tourmentes restent resplendissantes.
Au risque de se sentir esseulés, les femmes et leurs frères dans Dario Fo et Franca Rame se mettent debout et commencent à réfléchir.
Et comme si une vanne jugulée s’ouvrait brusquement, leurs cerveaux se libèrent, leur pensée déborde, brille, devient folle parfois dû à l’atmosphère moins polluée du sommet des montagnes. Quand on se hisse des marécages d’une pensée atone à des altitudes supérieures, la tête tourne…et la vision du monde s’élargit.
Mais quel bonheur pour les bronches et les 90% du cerveau humain non utilisé…Au moins, le souffle pénètre-t-il et l’espérance reprend de sa vigueur."
Artistes : Violène Dumoulin, Sophie Leclercq, Peggy Martineau et Yves Letzelter.
Metteur en scène : Valentine Cohen