David di Nota : "J’ai épousé un casque bleu" Gallimard
Soyons réaliste. Etant donné le marasme social, intellectuel, politique et critique dans lequel notre monde est plongé, il y a de grandes chances pour que "J’ai épousé un casque bleu" de David di Nota soit lu de travers, ou pis encore, fort mal compris.
Je parie même que d’aucuns seront tentés de passer à côté de son sujet réel, de le lire, comme c’est souvent le cas, en diagonales simplificatrices ou même tout simplement de le caricaturer avec une inconscience imbécile ou une grande lâcheté intellectuelle. Les jaloux, c’est certain, tireront à vue sur lui, sans aucune forme de procès, et les doctrinaires voudront envisager l’auteur de ces lignes comme un dangereux idéaliste ou encore un extrémiste révolté.
Qu’importe si les observateurs des livres comme des Guerres font des erreurs de jugement, nous tenterons de rendre hommage à ce livre à la hauteur de ce qu’il est, c’est à dire un grand livre audacieux, pertinent et libre qui est, comme toutes les productions de son auteur, avant tout un ouvrage rempli de finesse et d’élégance, d’érudition et de flegme.
Bref, un livre désarmant de talent(s).
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"J’ai épousé un casque bleu" n’est pas "j’ai épousé une ombre", ni un roman de gare, ni un roman de guerre, mais peut-être tout simplement, en partie, le roman du Père, un hommage rendu par un écrivain à son milieu, à son géniteur, à celui dont le métier s’exerçait au milieu des armes, dans un poste qui conduit parfois à assister à des Guerres véritables, même si on n’en a pas la vocation.
Dès les premières pages et dans une introduction qu’on devrait un jour étudier dans les écoles du style, le narrateur dépeint avec un oeil savoureux et précis son milieu familial, et on se rend compte qu’il a les mêmes caractéristiques que ceux qui lui ont donné la vie ; élégance, distinction et belle tournure d’esprit, un caractère inconoclaste et libre fasse aux dogmes.
S’en suit donc une narration - pleine de style - jubilatoire et maîtrisée laconiquement qui met en scène les questionnements de celui qui nous rapporte l’histoire et met en exergue les incongruités du rôle des Casques Bleus en Bosnie. C’est malin, c’est fin, c’est tragique ou comique ou bien tragi-comique comme peut l’être la politique internationale qui, a force de vouloir faire des arbitrages bien comme il faut, laisse se developper les Génocides les plus abjects dans un silence assourdissant.
C’est l’éternel simulacre des politiques "humanistes" modernes qui est montré du doigt dans un livre qui ne se veut pas moralisateur ou dénonciateur, mais simplement critique et poil à gratter, et qui conte avec beaucoup d’esprit* et de verve le laconique ou le cynisme des choses qu’on ne voit plus de prime abord, tellement on nous a rendu acceptable les bons sentiments onusiens.
On se surprend à rire de la farce ambiante à quelques encâblures de la douleur, du malheur et de l’horreur généralisés. Di Nota n’a pas son pareil pour mêler les genres, rendre un hommage décalé et personnel à son milieu, tout en balançant avec une fausse légèreté et une vraie acuité sur les incongruités des systèmes internationaux.
Grâce à ce procédé très inventif et impertinent, rarement observé en littérature, on finit par mettre la distance nécessaire avec les évènements pour se faire une idée juste des situations réelles.
C’est en homme profondément libre qu’on dévore les pages de "J’ai épousé un casque bleu" et finalement on ressort moins aveuglé de certitudes, plus rebelle à la duperie politicarde qui, au nom des lois diplomatiques les plus cordiales et polies, devient la complice avec oeillères des plus grands bourreaux du siècle.
Un livre qui porte, tout du long et avec brio, une élégance politiquement incorrecte qui fait un bien fou ces temps-ci.
* attention, l’évocation d’une scène culte d’une magnifique nudité extraite d’un film de Jean-Pierre Mocky s’est glissée de manière pas du tout fortuite dans le récit
Présentation de l’éditeur
Bosnie-Herzégovine, septembre 1994. Le commandant Balmer est envoyé sur le terrain afin de maintenir la paix. Intervention étrange, puisque la paix n’existe pas, puisque la guerre se poursuit sans encombre, et puisque cette mission finit par couvrir un génocide sous un voile de bons sentiments humanitaires. Avec un réalisme sans appel, l’auteur signe une comédie sombre sur les penchants criminels de l’Europe bien-pensante.
Né en 1968, David di Nota est notamment l’auteur du Traité des Élégances, I, prix Mousquetaire 1999. Son dernier roman a reçu l’accueil enthousiaste de la critique. "Projet pour une révolution à Paris est d’ores et déjà un livre culte" (Eric Neuhoff).
"J’ai épousé un casque bleu", David di Nota, Collection "L’infini" dirigée par Philippe Sollers, Gallimard, 2008.
