L’aliéné - Nouvelle

L'aliéné - Nouvelle

Dans le brouhaha de la grande salle où les malades parlent trop haut, s’agitent, rient sans raison, et tiennent d’incohérentes conversations parallèles qui se superposent, se côtoient, se contredisent sans jamais se rencontrer, dans cette salle où d’autres vont et viennent en apparence parfaitement satisfaits d’eux-mêmes ou moroses, grincheux, hargneux et revanchards, chacun perdu au creux de ses chimères, Faroudja Hmidette, née dans les environs de Tiaret et fille de salle en ce lieu de misère, s’est redressée. Elle finit tout juste de réparer la dernière petite sottise d’un pensionnaire qui vient de s’oublier et, avant de reporter à la salle de service le balai, le seau et la serpillière, elle jette un coup d’œil vigilant et contemple le spectacle désolant de cet univers aliéné où pour gagner sa vie et celle de ceux qu’elle aime, elle doit vivre, parfois de jour, parfois de nuit, quarante heures chaque semaine. Heureusement qu’elle a la tête bien placée sur les épaules ! Heureusement aussi qu’elle a le cœur bien accroché !

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Si seulement son mari buvait moins ! Elle n’aurait peut-être pas, alors, à travailler pour achever d’élever les deux enfants qu’elle et lui ont eus et dont l’aînée dont elle est si fière, achève actuellement sa terminale dans un lycée d’Alger. Peut-être, à y bien réfléchir, devrait-elle malgré tout travailler puisque l’argent file si vite mais, en la circonstance, la perspective serait tout autre puisqu’elle pourrait l’aimer enfin, l’admirer, l’approuver, le respecter cet homme avec lequel, toute jeunette, elle avait cru pouvoir être toujours heureuse.

Le regard de Faroudja parcourt une nouvelle fois la vaste salle et fait l’inventaire des visages devenus familiers. Professionnel, il les observe et les contrôle. Il constate que tout va bien. Où plutôt, que tout ne va pas plus mal que d’habitude. Il se pose sur le trio de ses plus pitoyables malades. Pour ces trois-là, la sorcière malchance s’est fait un peu plus méchante que pour les autres et au déséquilibre cérébral, elle a cru bon d’ajouter la paralysie des membres inférieurs.

Entre Allah qu’elle imagine assis sur son trône de nuages et M’hamed qu’elle a connu facteur quand il allait bien mais à qui l’âge joue un mauvais tour et permet qu’il se prenne pour un grand chasseur, lui qui n’a jamais su utiliser convenablement sa carabine de garde communal, le petit tireur de tourterelle, c’est ainsi qu’elle le surnomme, poursuit son jeu.

Mustapha, de son côté, il est sage. Trop sage même. De cette sagesse un peu sournoise de l’enfant qui prépare un mauvais coup. En dépit de toute son expérience, Faroudja n’a pas encore appris à se méfier de l’eau qui dort. Elle ne sait pas se parer contre la traîtrise des malades qui sont sans excès et qui, comme Mustapha, passent presque inaperçus dans leur coin.

Parce qu’il l’appelle mon Ange, parce qu’il y a à l’énoncé de ce nom un rien de doux reproche dans sa voix, un rien d’interrogation aussi, un rien de logique peut être, un rien d’une sorte d’espoir infatigable, Faroudja prend trop en pitié ce grand garçon, si jeune encore, qui ne reçoit jamais de visite, qui devait être séduisant et fort avant son suicide raté, qui ne pouvait alors qu’attirer la convoitise des filles de son âge et auquel son fils, elle l’espère bien, ressemblera bientôt. Qu’est-il venu achever là une carrière qui aurait pu, qui aurait du, être, à n’en pas douter, brillante, au pire, confortable ? A la suite de quel drame a-t-il voulu en finir, de quel hasard, de quel concours de circonstances malheureuses qui lui ont tout coûté ?

Au vrai, Faroudja s’intéresse trop à Mustapha. Elle en oublie tout à la fois et les conseils de ses supérieurs et que prudence est mère de sûreté. Elle fait fi de la rapidité avec laquelle, en ces lieux, l’orage peut tomber d’un ciel clair. Elle néglige la promptitude avec laquelle M’hamed se transforme et passe du bovidé hagard au chauffard déchaîné. Elle ne se garde pas assez et, pour ce petit jeune, sa méfiance naturelle s’ensommeille.

Inconsciemment, Mustapha a su peu à peu la captiver. A cause de sa jeunesse, à cause de sa gentillesse, car, pour elle, il sait encore être gentil, à cause de son malheur, il a su gagner son intérêt, sa confiance et son affection. Non pas, bien sûr, qu’il soit le seul : Les autres malades aussi ont droit à cet intérêt, à cette confiance, plus mesurée sans doute, et à cette affection mais au cœur de cette humble femme, Mustapha a sa petite place bien à part, son asile dans l’asile.

Et qu’il ne s’en rende pas compte parce qu’il est malade mais qu’il semble néanmoins un tant soit peu le sentir émeut Faroudja, la récompense de sa piètre vie et irait jusqu’à lui tirer les larmes des yeux si elle n’avait été contrainte à s’endurcir afin de subsister.

*

Dans son petit coin de cet asile pour aliénés, Mustapha rumine quelques souvenirs. Le vert paradis de ses amours enfantines l’appelle par une magie des plus suggestives.

Ainsi, Siham, fut son premier amour. Son amour d’adolescent. Son seul amour. L’amour que sa mère a brisé pour le respect d’on ne sait quelles convenances. Pour cause d’intransigeance. Pour protéger son petit, disait-elle. Pour que son Mustapha reste dans le droit chemin ! Pour que son petit chéri ne se laisse pas entraîner ! Pour son bien. En vertu dont ne sait quoi, au juste, si ce n’est que, castratrice, elle voyait en elle, sans même, sans doute, s’en rendre compte, une rivale prête à faire, enfin et sans son consentement, vibrer le coeur son fils.

De toutes les autres filles qu’il a fréquentées, Mustapha n’a su tirer aucune satisfaction. Immatérielles, elles ont disparu de sa vie comme elles y étaient entrées. Elles n’ont fait que passer, mais pas toujours sur la pointe des pieds. Elles n’ont été que maîtresses qu’on ne possède pas et dont il n’a été que le trop respectueux serviteur. Il n’a pas eu avec elles le moindre rapport qui sorte du droit chemin que sa mère, par une barrière de morale islamique étriquée, a bordé d’interdits.

Fatiha, Nesrine, Mina et puis Fatiha encore, la même ou une autre, qu’importe ? Des prénoms qui ne veulent plus rien dire. Des filles dont il était content d’être le chevalier servant. Dont il s’honorait d’être le Sancho Pansa. Des filles qui le trouvaient gentil comme elles trouvent gentils les homosexuels qui les font rire.

Hakima que sa mère avait essayée de lui flanquer dans les pattes reste mieux gravée dans sa mémoire. Mais son souvenir le rabaisse, le rapetisse et le vexe. N’est-elle pas celle entre toutes qu’il voudrait oublier, celle au travers de laquelle, il se juge enfin à sa juste valeur. Celle qui l’aurait livré pieds et poings liés à sa mère et à sa belle-mère ?

Et puis il y a eu Dia mais, elle, elle y allait trop fort. Elle lui avait mis le marché en main : c’était sa mère ou elle. Il avait choisi sa mère. Alors de Dia, il refoule le souvenir. Dia, il lui tord le cou, il l’enterre, il la noie, il s’en débarrasse comme il peut. D’ailleurs, il la trouvait vulgaire, folle de son corps et manifestant de façon trop crue, trop évidente, trop terre à terre, un ignoble besoin qu’on ne doit satisfaire qu’en se cachant, dont il ne faut parler qu’à mi-voix ou que l’on doit sublimer d’un zeste d’illusion, d’un soupçon de romance, d’un rien de mise en scène.

Et pourquoi, en ce cortège féminin, lui revient soudain en mémoire cet homme qu’il avait rencontré à Blida et qui l’avait attiré jusqu’à sa chambre ? Cet homme qu’il avait fui lorsqu’il s’était rendu compte de ce qu’il voulait de lui ? Mais pourquoi n’y serait-il pas ? Ne fait-il pas partie, lui aussi, de l’ensemble ? Et qu’il n’y figure pas, au contraire, voilà ce qui aurait été étrange. Mustapha hausse les épaules. Il a un petit rire nerveux, sec comme une toux et par lequel il se ridiculise une fois de plus à ses propres yeux. Un pédé ! Un pédé qui l’avait pris pour un des leurs ! Il ne manquait plus que ça ! Décidément, il lui aura fallu tout voir, tout entendre, tout subir !

Curieusement le souvenir cuisant de la petite prostituée de Bejaia ne le trouble pas trop. C’est comme une oasis étriquée, une tache verte au milieu de l’ocre du désert. Une tache verte hérissée des cactus de l’insatisfaction car il éprouve encore et comme en ressortant de l’hôtel, le sentiment, en l’ayant eue pour de l’argent, de n’être pas parvenu à ses fins. De n’avoir rien accompli. De s’être fait avoir. D’avoir perdu sa virginité pour rien. D’avoir passé les bornes pour du beurre. De s’être fait, passez-lui l’audace du terme, baiser.

Maintenant, il le pense, même Sihem dont sa soeur est venue gaiement lui annoncer le mariage pour remuer en lui l’écharde qu’y a plantée sa mère, même Sihem l’aurait déçu. Finalement, il avait raison l’homosexuel de Blida, il en attend trop des femmes.

Il devra se contenter de cette pensée. Il l’agite comme un hochet et se calme comme il peut. Sans larmes. Les poings serrés. Les mâchoires rivées.

*

Inconsciemment, Mustapha a quitté son appartement. Il traverse le couloir et appuie sur le bouton de l’ascenseur. Il pénètre avec inquiétude dans la cabine rouge sang dont les parois sont couvertes de graffitis dont la hardiesse de l’orthographe ne le cède en rien à la salacité du texte. Les dessins qui accompagnent cette littérature de pissotière choquent Mustapha mais il ne peut s’empêcher, à chaque fois qu’il monte ou descend, de les regarder et de chercher ce que les nouveaux apportent par rapport aux anciens.

Avec appréhension, il appuie sur la touche noire qui l’amènera au rez-de-chaussée et c’est avec un long frisson qui lui court tout au long de la colonne vertébrale et lui hérisse le poil, qu’il attend la réaction de l’engin qui le laissera peut-être choir dans le vide. Mais il a tremblé pour rien et c’est en vain qu’il a sursauté lorsqu’il a ressenti dans tout son être fiévreux la secousse un peu brutale du départ car tout se passe normalement et, en silence, la cabine dévale les étages tandis qu’une autre angoisse l’assaille. Tour à tour, les témoins s’allument. Quatrième déjà et sa gorge se noue. Troisième et son cœur palpite et s’affole. Second, premier. Oh la la ! Le suspense dure et serre la carotide du passager prêt à toute éventualité et que l’arrêt brusque surprend néanmoins.

A cause de la pluie, les enfants ont établi leur quartier général dans le hall carrelé de dalles en plastique. Ils jouent sous les boites à lettres, s’amusent avec la minuterie et sont insupportables au possible. Tout en observant Mustapha avec insolence, une petite fille haute comme trois pommes et blonde comme les blés glisse un mot à l’oreille d’une compagne moricaude qui pouffe de rire aussitôt. Se sentant la cible des railleries de ces petites dévergondées, Mustapha baisse la tête et passe à la hâte. Il s’efface, se fait petit, s’excuse intérieurement et pousse la porte de verre translucide dont la vitre perpétuellement brisée et rebrisée est le moindre des soucis du gérant de l’immeuble. Sous l’auvent, sous l’œil allumeur d’une égérie de quartier qui n’a pas froid aux yeux et le laisse entendre clairement, quelques jeunes gens, la chemise ouverte sur des torses impudiques et les mains noires de cambouis, bricolent, à grands cris, des mobylettes couvertes d’autocollants publicitaires. Sanglées dans un corsage translucide et empaquetées dans un jean outrageusement étroit, les formes généreuses de la fille, ainsi mises en valeur, frappent un Mustapha bouleversé qui accélère encore l’allure, qui rentre la tête dans les épaules, regarde fixement droit devant lui et se dirige vers sa voiture comme fuirait, honteux et la queue entre les pattes, un chien que l’on aurait menacé du bâton.

Il démarre la voiture. Il ne sait où il va. Chauffeur de Taxi depuis peu, Mustapha ne s’est guère adapté à ce métier qui l’expose régulièrement aux diverses fortunes et humeurs qui gouvernent le quotidien des algérois. Mais ce jour là, il ne se demande même pas quel rendez-vous mystérieux l’attire, le happe et l’ensorcelle. Il ne s’inquiète pas des objurgations obscures mais puissantes qui l’ont mis en route. Absent, comme perdu dans un rêve, il voit sans regarder, entend sans comprendre, obéit sans savoir aux ordres que transmettent les signaux. Vert, orange, rouge, sens obligatoire, sens interdit, ne pas tourner à droite, pair impair, stationnement interdit, arrêt interdit. Pas de danger qu’il stationne, pas de danger qu’il s’arrête ! Il fuit. Vous ne voyez donc pas qu’il fuit ? Il s’échappe mais il l’ignore. Il roule mais pour échapper à qui ou à quoi si ce n’est à lui-même ? Il roule mais il ne sait ni vers qui, ni vers quoi. Ce jour-là, il ne fera pas seulement le chauffeur de taxi.

Le périphérique, l’autoroute, le traînard qui l’empêche de passer, de doubler, de filer et qu’il injurie silencieusement, va-donc, hé, Attai (enculé) ! La pluie a cessé mais les essuie-glaces continuent à tartiner le brouillard que soulèvent les voitures qui le précèdent. Sur la file la plus de gauche, la file la plus rapide, au volant de sa grosse voiture, Mustapha se sent fort. Il jubile dans le bruissement des pneus sur la chaussée mouillée. Il fonce à toute allure au volant d’une voiture trop puissante pour lui et qui ne fait que rehausser sa petitesse du haut de ses onze chevaux fiscaux. Qui redore de ses chromes tout ce qu’il peut avoir de terne et de mesquin ! Des appels de phares impératifs, des coups d’avertisseurs à la brièveté dictatoriale lui libèrent comme par enchantement le ruban de ciment luisant sur lequel il fonce vers un horizon qui s’éclaircit. C’est, dans une aura d’eau pulvérisée qu’il jette à la figure des autres, la chevauchée des Walkyries, la charge fantastique comme John Wayne dans il ne sait plus trop quel film, c’est l’ivresse à l’état pur !

Sacré d’une toute nouvelle majesté, Mustapha semble exiger qu’on se rallie au panache grisâtre qui l’escorte en trombe et le sublime. Il harcèle les réfractaires. Cent trente, cent quarante, cent cinquante, cent soixante, au compteur l’aiguille trésaille d’allégresse ! Celle du compte-tours flirte avec la bande orange ! Décharge d’adrénaline. Cœur qui s’affole de plaisir. Petit moi exorbité. Brave bête cette voiture qu’il domine ! Elle obéit au doigt et à l’œil ! Et fidèle avec ça ! Dans un hurlement de sirène, Mustapha passe coup sur coup deux camions qui s’apprêtaient à s’approprier sa file. Il dépasse des lambins qu’il voue à tous les diables. Habilement, il profite d’un trou sur sa droite. Clignoteur, léger ralentissement en soulageant l’accélérateur et il prend la bretelle vers la Nationale 1. Petit coup de frein, troisième pour négocier une courbe importante lovée chichement au creux des travaux, troisième à fond pour reprendre de la vitesse. Quatrième. Une saignée violente en travers de la chaussée ébranle la voiture mais ne parvient pas à l’arracher à sa torpeur. Quatrième toujours. Il trépigne d’impatience en se voyant forcé de reprendre la troisième derrière un camion qui n’en peut mais. Exalté, sitôt que rien ne vient plus en sens inverse, il passe la ligne continue. Il la repasse pour doubler une sans permis qui musarde. Il la franchit une fois encore et déclenche la mauvaise humeur de ceux qui viennent d’en face et jouent de leurs phares pour l’injurier.

Mustapha n’a cure des réactions ni des uns, ni des autres. Il va, il court, il vole, il se précipite et il se défoule. En voyant des auto stoppeurs le pouce levé vers lui, il pense : "Va donc, eh, mendiant ! Ca veut voyager et ça n’a pas le sou !" En imagination, il les écrase comme d’autres, pas lui : ces bêtes-là lui font peur ! écrasent les mouches, les papillons, les araignées, les punaises.

Mais pourquoi ralentit-il soudain à la vue d’une nouvelle silhouette plantée, elle aussi, pouce levé au bord de la route ? Parce qu’elle est féminine, courte cirée rouge vif et bottes blanches ? Allons, allons, Mustapha ne prend pas plus à son bord les clientes que les clients. D’ailleurs les filles lui font peur. Ce sont des bêtes à problèmes. Souvent, elles n’ont pas de monnaie et quelques fois même la somme suffisante. Et puis dans le terme et la notion de galanterie, il voit toujours un rapport d’intérêt qui ne penche jamais en sa faveur. Il s’en offusque et se dit qu’il n’a aucune raison de faire des faveurs à celles qui ne lui en ont jamais fait. Généralisant son propre cas, il n’arrive même pas à comprendre que le mâle soit si niais, si naïf, si stupide et si vaniteux et qu’il ait pu élever au niveau d’une institution ce qui n’est, finalement, que faiblesse de sa part. Et si parfois le doute l’assaille et le taxe d’égoïsme, ce qui est rare, pour se donner bonne conscience, il justifie sa façon de penser en se disant que toutes les filles qui font de l’auto stop ne valent pas grand chose, qu’elles savent bien ce qu’elles risquent : c’est si souvent dans les journaux, qu’elles jouent délibérément avec le feu, qu’elles jettent de l’huile sur des tisons ardents pour mieux se consumer elles-mêmes d’un plaisir qui les tentent.

Alors pourquoi s’est-il arrêté pour celle-ci ? Aurait-il l’intention de lui faire payer le prix de sa course ? Pourquoi se penche-t-il sur le siège du passager et ouvre-t-il lui-même la portière dans laquelle vient s’encadrer le joli minois de la fille ?

Oui, il va dans la même direction qu’elle. Oui, il veut bien la prendre avec lui. Oh, il ne faut pas le remercier, c’est si peu de chose, ce n’est que trop naturel ! Mustapha s’étonne lui-même. Tout cela est trop poli pour être honnête !

Il est reparti plus calmement. Comme s’il voulait lui donner une bonne image de lui-même ! Comme s’il voulait profiter au maximum de cette présence assise à côté de lui ! Comme s’il voulait retarder au maximum le moment où il devra la quitter ! Comme s’il ne voulait pas effrayer la petite caille ! Comme s’il réfléchissait à ce qu’il va faire !

Elle est belle, trop belle ! Et fragile en son ciré encore ruisselant de pluie. Avec ses bottes blanches et son petit chapeau de marin, elle ressemble un peu à un délicieux loup de mer. Elle retrousse une mèche brune et mouillée qui s’échappe du chapeau et refuse de se laisser faire. Elle a placé son sac à dos à ses pieds, à sa droite, sous la planche de bord et cela la rapproche un peu trop du jeune homme. Cela fait entrer, à l’extrême droite d’un champ de vision qu’il ne peut s’empêcher d’élargir dans cette direction, deux genoux bien jolis. Et même, pourquoi ne pas se l’avouer, deux cuisses dorées de fin nylon qui finissent par lui donner des idées qu’il n’a que depuis trop longtemps et en pure perte, réprimées.

Il commence à supputer ses risques. A évaluer ses chances de succès. Et le parfum léger qui vient de la fille lui monte à la tête, attise son audace, ensommeille sa méfiance naturelle. Ses sens exacerbés par un jeûne, par une abstinence forcée, s’excitent. Il prend pour invite ce qui n’est qu’inconscience tranquille. Trop longtemps, depuis toujours peut-être, par la faute de sa mère contenue, son imagination se libère, s’envole et s’enflamme pour des riens qui devraient le laisser admiratif, certes, mais correct, discret et sérieux. Trop longtemps, depuis toujours peut-être, par la rigueur de sa mère étouffée, sa vitalité se rebelle. Elle hisse la grand voile, parée à appareiller. Elle prend la clé ses champs, prête à toutes les folies.

Allons, il pourrait se permettre un petit écart. S’offrir une petite fantaisie. D’autant plus que cette petite brune ne demande sans doute pas mieux. Sinon, et là il retombe dans le sillon de ses croyances habituelles, pourquoi se serait-elle laissée emmener sachant à quoi s’attendre ? Sinon pourquoi ne contrôlerait-elle pas mieux le niveau de cette jupe qui apparaît dans l’échancrure du ciré et que le nylon rêche des bas fait lentement remonter ?

Elle s’est tue soudain. Lassée probablement d’une conversation à sens unique. Ou ne sachant plus quoi dire. Ou avertie peut-être par un sixième sens. Par la fameuse intuition féminine. Réalise-t-elle soudain ce qui se passe dans la tête du garçon qui conduit et ce qu’elle risque ? Toujours est-il qu’elle rabat sa jupe. Toujours est-il qu’à la hauteur de la Côte, elle demande à descendre et cherche à donner une explication qui ne tient pas debout pour justifier son brusque revirement. Et comme Mustapha a tôt fait de déjouer cette ruse, comme il lui rappelle qu’elle lui avait demandé d’aller plus loin, elle rougit, s’excuse et dit qu’elle ne voudrait pas abuser de sa générosité.

Mais le garçon n’est pas dupe. Il se rend parfaitement compte que quelque chose dans son comportement l’a alertée, qu’elle commence à se méfier de lui et qu’elle a peur. Alors il force l’allure comme pour mieux garder prisonnière celle qu’il se refuse à laisser descendre et qui pourrait profiter d’un arrêt, voire d’un ralentissement pour s’enfuir. Celle qu’il s’est donné pour proie. Celle qui paiera pour les autres. Pour toutes les autres. Celle qu’il saura enfin forcer, dominer, combler de sa semence et faire jouir, faire rugir de plaisir. Celle qui en redemandera jusqu’à ce qu’épuisé, ce soit lui qui crie grâce.

A ses côtés, pour l’heure, celle-là, justement, s’agite un peu plus sur son siège et cherche visiblement à sortir de ce guêpier. Ses regards anxieux se portent à droite et à gauche comme s’ils allaient pouvoir, de ce véhicule parfaitement anonyme et en mouvement, capter quelque autre regard et envoyer un message de détresse. Appeler au secours et espérer recueillir quelque aide. La voiture prend de plus en plus de vitesse. Comme pour mieux dissuader la fille d’ouvrir la portière et de se jeter au dehors !

" Mais que faites-vous ?"

A la suite d’un coup de frein violent, la voiture a brusquement fait marche arrière sur plus de cent mètres puis elle a viré à angle droit, quitté la grande route et pris un chemin de traverse.

" Rien.

" Comment ça, rien ? "

Il y a une nuance certaine d’affolement dans la voix qui interroge. La peur gagne. La panique s’installe. Elle appelle à la rescousse l’énergie d’un désespoir qui promet une lutte dont le garçon anticipe avec ferveur la fureur et l’âpreté.

" T’inquiète pas, mignonne, tu ne vas pas tarder à comprendre. "

Le langage est devenu vulgaire, le personnage a changé, Mustapha n’est plus lui-même. Ou, peut-être, vient-il de se révéler à lui-même tel qu’il est ? Peut-être vient-il seulement de découvrir sa vraie personnalité ?

Ils sont dans une allée forestière et la fille à ses côtés est devenue livide. Elle demeure inerte, ses grands yeux, ronds d’épouvante, fixés droit devant elle. Elle ne réagit pas encore mais elle ne va pas tarder à le faire et peut-être sera-t-elle assez folle pour se jeter sur lui ou pour se laisser tomber hors du véhicule qui continue sa course folle. Il faut parer à cela et Mustapha qui a saisi la main gauche de celle qu’il prétend garder prisonnière, conduit d’une seule main.

Et soudain la belle allée se transforme en étroit sentier plein d’ornières et Mustapha se trouve tout à coup face aux pires difficultés. Il doit en effet non seulement tenter de maîtriser un engin rétif qui fatigue vite dans la boue, renâcle, s’emballe, rue, fait le gros dos et la forte tête, se déleste d’une ou deux embardées, le tient en échec d’une manière générale, cale et finit par se stabiliser mais il lui faut aussi et dans le même temps maîtriser une furie qui passe tout à coup à l’attaque avec l’énergie du désespoir, qui se débat avec une vigueur peu commune et dont il ne l’aurait pas cru capable, qui l’injurie, le frappe, le griffe et le mord.

Rien, cependant, ne saurait plus arrêter Mustapha. Ni la mauvaise volonté de la voiture, ni les griffes, ni les morsures, ni les injures, ni, à plus forte raison, les supplications de la fille. Il coupe le contact et, libre côté voiture, il reporte toutes ses forces et son attention côté fille. Il se jette à fond dans la bagarre, il se lance à l’assaut de la gracieuse forteresse qu’il convoite, il la serre dans ses bras, la domine, la mate et l’étouffe à demi. Sa bouche bâillonne cette autre bouche qui le blesse cruellement mais se tait. Il caresse la petite mais elle ne se laisse pas faire. Il la cajole mais elle lui offre une résistance farouche, l’embrasse mais elle continue à le mordre. Il s’étonne de ce qu’elle ne comprenne pas, la garce, qu’il ne lui veut pas de mal mais qu’il souhaite seulement lui faire l’amour.

Ses mains se font avides. Tandis que la droite, en pénitence, est bien obligée de maintenir les poignets de la fille, la gauche fouille sous la jupe, fourrage dans le jupon blanc dont la dentelle fouette son désir un peu plus au passage. Elle fait des ravages un peu partout, s’étonne du contact nouveau et un peu rêche des bas, remonte, remonte, remonte en une interminable ruée, glisse sur la chair tendre et moite du haut des cuisses, escalade une jarretelle et se heurte finalement à la barrière tendue d’un slip chaud dont elle ne sait trouver les élastiques sous lesquels elle voudrait se glisser.

L’étroitesse du lieu entrave les manœuvres de Mustapha. Il se rend compte qu’il ne saurait arriver à ses fins en cet espace restreint. Alors, se penchant un peu plus, il ouvre la portière droite et d’un coup d’épaule puissant, il pousse la passagère au dehors. L’espace d’un éclair, il jouit du spectacle d’un fond de culotte qui lui rappelle quelque chose, d’une jupe et de dessous qui s’étalent en corolle et se souillent en un clin d’œil dans la boue jaunâtre de l’ornière. Une ornière au creux de laquelle sa proie l’entraîne, cul par-dessus tête, avec elle en sa chute.

Il a tenu ferme. Il n’a pas lâché prise et il est plus vif qu’elle. Trempé lui aussi mais non dégrisé pour autant, il ne lui laisse pas reprendre haleine et la relève sur-le-champ. Bien qu’il en ait eu grande envie, il n’a pu se résoudre à la prendre là, au milieu du chemin et dans cette mare couleur café au lait. Il évite les coups de pieds. Il serre dans le dos de sa victime deux poignets qui ne sauraient résister à sa poigne et qui l’obligent à marcher voûtée. Il pousse devant lui une captive qui baisse la tête mais ne désarme pas pour autant. Les branches basses douchent, fouettent et flagellent le couple ennemi qui avance en crabe. La terre molle et détrempée colle à ses pas désaccordés et trébuchants. Les feuilles mortes des automnes passés bruissent lugubrement sous la démarche hasardeuse de ces forçats du sexe. De vives senteurs exaltées par l’air qui se réchauffe accompagnent leur folle escapade. Elles emplissent Mustapha d’une ivresse qu’il croit reconnaître. Elles lui donnent l’illusion d’un retour au port, d’un retour aux sources, d’un retrait hors du temps ou, plutôt, d’une marche arrière dans l’espace. Comme si l’on pouvait, à la fin du temps imparti, retourner le sablier afin que chaque grain de sable, afin que chaque heure, chaque minute, chaque seconde repasse en l’étroit collet de cet instant présent où, depuis des millénaires, il était déjà passé tant de fois. Mais ne buvons nous pas toujours cette même goutte d’eau qu’avaient, prisonnière du système, absorbé avant nous nos plus lointains ancêtres ?

La fille a trébuché sur une branche morte et Mustapha accentue la chute en avant et, de son propre poids, la couche à terre, la couvre et entame un combat dont l’issue demeure, un long moment, incertaine tant la proie se débat, crie au secours et use d’une énergie sans pareille pour arrêter l’invasion, pour prévenir l’anschluss, pour éviter la reddition sans conditions qu’elle croit encore pouvoir conjurer. A combattre si ardemment, Mustapha retrouve des sensations d’enfance. Les expériences fanées ne sont pas oubliées, elles refont surface et comme de l’huile de vidange déversée dans la rivière, elles remontent et s’étalent en une fine pellicule moirée qui détériore la clarté, la pureté et la limpidité du jeu. Elles refont surface mais cette fois d’assailli le voilà assaillant et prêt à se venger de tant d’ignominies. Et le couteau à cran d’arrêt qu’il sait en sa poche est le plus sûr garant de cette victoire qu’il se fait fort de remporter.

Mais est-il bien certain de gagner une victoire ? Car si avoir l’avantage sur le terrain est une chose et si violer cette fille lui est, certes, pratiquement assuré, est-ce bien là ce qu’il désire ? Tout ce qu’il désire. Tout ce dont il a besoin ?

Voilà : c’est fait !

Évoluant en pleine béatitude, nageant à longues brasses aisées, Mustapha remonte lentement à la surface. Les eaux tièdes et parfumées du lagon inconscience le portent encore. La lumière dorée le baigne. Il a chaud. Il est bien. Son bas-ventre repu comble d’aise la douce allégresse en laquelle il se complait. Il va. Il vient. Il jouit de l’instant qui se prolonge au-delà du possible, au-delà du réel et qui dure. Il se sent en grande forme. Détaché de lui-même. Ou plutôt, enclos en lui-même.

Et soudain, il frissonne. Le froid l’éveille. La reprise de contact avec la réalité est instantanée et il ne la trouve que plus dure. Il se découvre à demi nu en pleine forêt. Tout entortillé, tout tirebouchonné, son pantalon ne tient plus qu’à l’une de ses chevilles. Ses fesses à l’air le gênent affreusement et l’emplissent de honte. Ses lèvres tuméfiées lui font mal. Son dos lacéré n’est plus qu’une brûlure intense. Que lui est-il donc arrivé ? Et soudain, il se rappelle et tout ceci ne serait que broutille s’il ne trouvait sous lui, épuisé, satisfait peut-être, qui pourrait le dire ? Et encore endormi, mort peut-être et souillé de boue, peut-être de sang, le corps de celle qu’il vient de violer.

Mustapha demeure un long moment sans bouger. De peur de réveiller l’autre. Parce qu’il lui faut le temps de se remettre et de réfléchir avant qu’elle ait, elle aussi, repris conscience. Sidéré et économe de ses gestes, il contemple le spectacle désolant des ravages qu’il a faits et, face à celui-ci, il réalise la vanité de ses folles espérances, la folie de son geste, l’absurdité de son désir bestial et la tragique inutilité de sa victoire.

Il prend peur. Dans les yeux creux et cernés d’une bienfaisante lassitude, clos sur le bien-être d’un corps malgré tout apaisé et repu, dans la lèvre gonflée de jouissance, il ne sait voir les signes qui trahissent l’amante satisfaite. Et saurait-il les voir qu’il se dirait que ce n’est là que trahison charnelle que l’esprit de la fille ne voudra prendre à son compte. Il penserait que sa victime, sitôt éveillée, n’aura d’autre empressement que de renier cette chair trop faible qui s’est abandonnée. Qu’elle ne voudra pas convenir qu’elle en avait autant envie, autant besoin, que lui. Qu’elle ne voudra pas admettre qu’elle a succombé à son charme et qu’elle a fini par désirer ardemment la possession qu’il croit lui avoir imposée ! Qu’elle ne voudra pas reconnaître que ce garçon violent ait su la combler au-delà de toute espérance et qu’elle est prête à le laisser recommencer ! Il penserait, et il le pense, en fait, qu’elle va, au contraire crier à la garde et réclamer justice. Qu’elle va courir au poste de gendarmerie le plus proche, qu’elle portera plainte et que s’il reste planté là, les bras ballants, il ne fera qu’aggraver son cas parce qu’elle n’en gravera que mieux les traits de son visage, qu’elle saura peut-être relever le numéro de sa voiture. Quel beau gâchis cela ferait s’il venait à être identifié, s’il était retrouvé, s’il était arrêté ! Quel scandale !

Et pour Mustapha, le scandale n’est pas tant d’avoir violé cette fille dont le corps commence à remuer et à s’étirer, dont les lèvres murmurent d’incohérentes paroles. Non, le scandale serait que ça se sache. Le scandale serait de laisser afficher qu’il n’est pas celui, bon fils, bon frère, bon écolier, bon employé et citoyen au-dessus de tout soupçon, qu’il s’est toujours et à force de pas mal d’abnégation, ingénié à paraître.

Alors il n’y a pas une seconde à perdre et il fuit. Tout en courant, plié en deux sous les branches basses qu’il évite machinalement, il achève de réajuster son pantalon. Il tire sur son chandail et passe la main dans sa chevelure hirsute en un vain effort tendant à lui conférer un semblant de bonne tenue. Il remet de toute urgence de l’ordre dans sa tenue car il peut, il le craint, à tout instant et par le plus improbable des hasards, tomber sur n’importe qui, amoureux ou forestier. N’importe qui pourrait, le voyant dans cet état, le soupçonner, se souvenir de lui, le reconnaître, le dénoncer.

Il s’installe en vitesse au volant et claque la portière. La clé de contact est restée en place. D’un coup de poignet fébrile, il actionne le démarreur. Ouf ! Encore chaud, le moteur répond à la première sollicitation. Mais sitôt la marche arrière enclenchée, sitôt la pédale d’embrayage à peine relâchée, les onze chevaux commencent à s’emballer tandis que la voiture dévie à peine sur la gauche. Impuissantes les roues motrices patinent lamentablement dans la boue de l’ornière qui l’avait stoppé tout à l’heure et qu’il avait complètement oubliée.

Coincé ! Le mot ou plutôt ce qu’il implique de malchance sonne aux oreilles de Mustapha comme le glas au creux des lugubres charniers des massacres de la décennie noire.

Défait, découragé au-delà du possible, Mustapha se laisse aller. Il s’affale contre le dossier de son siège et se met à sangloter comme un gosse perdu. Il demeure là, écroulé, durant quelques instants. Il y demeurerait bien tout le reste de sa vie si la peur ne se mettait soudain à contre-attaquer. Si elle ne revenait à la charge. Si elle ne l’immunisait contre son désespoir, contre l’apathie et la résignation qui auraient pu l’abattre. Plus souveraine que la foi qui déplace les montagnes, plus tyrannique que l’intérêt ou l’ambition, elle l’aiguillonne, le prend par le fond de la culotte, l’expulse hors de la voiture et décuple ses forces. Les pieds dans la boue de l’ornière, les bas de pantalon traînant misérablement dans le café au lait des mares, il tente de pousser le véhicule, il va, il vient, s’affaire, ramasse des branches mortes et de l’herbe sèche, les engage à demi sous les roues, remonte à bord, fait une nouvelle tentative de départ, en essaie une seconde, redescend, constate que ce qu’il avait placé sous les roues n’est plus que bouillie inutile et que l’ornière s’est creusée davantage. Alors il place d’autres branches, d’autres herbes : il faudra bien qu’il y arrive !

S’il parvenait seulement à sortir les roues de cette saleté de trou ! S’il parvenait seulement à leur faire parcourir ne serait-ce qu’une vingtaine de misérables centimètres, il pourrait... Mon Dieu, faites... mais est-ce bien le moment d’appeler Dieu à son secours après ce qu’il vient de faire ? Non, il vaut mieux qu’il essaie de s’en sortir tout seul ! Il faut qu’il y arrive, il ne peut laisser la voiture là, il ne peut aller chercher du secours, cela équivaudrait à donner sa carte de visite, cela serait signer son forfait ! Il faut qu’il y arrive, wallah, il le faut !

Et, tandis qu’il est occupé à sa tâche, il sursaute soudain car, à quelques pas de lui semble-t-il, une tronçonneuse vient de se mettre en route. Une croche, une noire, trois doubles croches et l’aigre chanson attaque plusieurs portées de rondes, se lance dans la ligne droite, négocie la courbe et repart à toute allure. Se peut-il qu’il y ait quelqu’un si près ? Et ne se peut-il que ce quelqu’un là n’ait pas entendu, tout à l’heure, les cris de la fille ? La fille ? A propos : que devient-elle celle-là ? Maintenant elle est sans doute réveillée et elle ne va pas tarder à arriver jusqu’ici. Certes elle peut donner de lui un certain signalement mais il y a bien peu de chance qu’on puisse l’identifier avec de si faibles indices. Par contre si elle arrive jusque là et peut voir le numéro de sa voiture... Mais... mais, faut-il être bête ! Elle ne va pas se risquer ici, le bruit de la tronçonneuse l’aura sans doute réveillée et c’est vers elle qu’elle va courir !

Il faut faire vite : Mustapha rentre précipitamment dans le sous-bois. Il refait, en sens inverse, le chemin qu’il vient à peine de faire. Mais, dans sa hâte, il s’égare, il tourne en rond, il perd du temps et s’énerve. Et toujours cette satanée tronçonneuse dont l’alerte musique continue comme si de rien n’était et le terrorise ! Il ne sait plus très bien ni où il est, ni d’où il vient. Et, soudain, il la voit. Elle s’est assise mais elle n’a pas encore remis de l’ordre en sa toilette par lui ravagée. Elle a posé son front sur ses genoux et ses longs cheveux noirs tissent comme un voile de modestie sur ce qu’elle a d’impudique. Elle pleure doucement.

Comme à souhait, la tronçonneuse s’est tue subitement et Mustapha entend le bruit des sanglots qui se succèdent. Ils sont gentils, calmes, tranquilles, presque doux, aimables, enfantins. Mustapha sait qu’il n’a plus le choix : il faut qu’il aille jusqu’au bout, il faut qu’il en finisse et ce sera tant pis pour elle. Il s’approche doucement, silencieux comme une ombre. Il porte la main à sa poche et le bruit feutré de ses pas fait lever vers lui le regard de la fille. Elle n’a plus peur. Elle n’est ni gênée par ce qui s’est passé, ni par sa tenue indécente, ni même par ses larmes. La joue posée sur le tendre genou qui garde, pour elle seule, le secret d’une cicatrice enfantine, elle demande seulement :

" Mais pourquoi ? "

Et sa question porte-t-elle seulement sur un proche passé récemment révolu, sur une violence qu’elle estime avoir été inutile ou bien, alertée par quelque pressentiment du à son intuition féminine, présume-t-elle de ce qui va se passer ? Croit-elle que Mustapha est revenu vers elle poussé par un remords dont elle voudrait lui faire comprendre à quel point il peut être inutile, le croit-elle vraiment ? Ou bien, n’a-t-elle plus cure de rien et se pose-t-elle seulement la question à elle-même, contrainte par l’ironie du sort, par l’incompréhension de ce qui lui arrive ? Ou bien encore, craint-elle la peur bien inutile de celui qui l’a forcée ?

Entre les sanglots qui redoublent, lui raclent la gorge, s’accrochent et bouillonnent en un trop plein fiévreux, comme un disque rayé qui s’entête et finit par devenir ridicule, elle répète sans cesse une question qui restera sans écho. Une question à laquelle Mustapha serait bien en peine de trouver une réponse s’il avait seulement le temps de penser. Mais ce temps-là, Mustapha ne l’a justement pas. Et puis un autre, poussé par la peur, agit à sa place. Un autre sort le couteau de sa poche, fait jaillir la lame et menace la fille qui ne s’étonne même pas, qui se contente de répéter inlassablement :

" Pourquoi ? Pourquoi ? Pourquoi ? Mais pourquoi ? "

Un autre pousse en arrière la pauvre silhouette et, de la pointe acérée du couteau, frappe le ventre blanc, le ventre doux, le ventre fragile qui ne résiste pas. Un autre enfonce la large lame jusqu’à la garde. Une fois, deux fois, trois fois. Cent fois, semble-t-il, le bras répète le geste rituel et quand il s’arrête enfin, c’est Mustapha, et non plus l’autre, qui contemple le spectacle de ce qu’il vient de faire avec un curieux mélange d’horreur et de satisfaction.

Puis il semble s’apitoyer et, tel un enfant, il regarde après coup le pauvre joujou qu’il a brisé dans sa furie. Alors, il empoigne le doux cadavre encore chaud, il le serre dans ses bras, le secoue, incrédule, comme s’il croyait à quelque macabre plaisanterie, comme s’il pensait pouvoir faire revenir à elle celle qu’il vient de poignarder sauvagement.

Et puis, soudain, il pleure. Il pleure à chaudes larmes comme il y a bien longtemps qu’il n’a pas eu ni le loisir, ni la franchise, ni l’honnêteté, ni la simplicité de le faire. Il pose sa joue sur le ventre ensanglanté. Il se serre et se vautre sur le pauvre jeune corps comme s’il s’en voulait faire absorber, comme s’il voulait forcer une porte qu’il a jadis du franchir à regret, comme s’il voulait retourner là où, fœtus, il a été heureux. Il demeure là des heures, prostré et comme en extase. Il est bien. Il est calme. Il se sent parfaitement à l’aise. Il réalise en quelque sorte son rêve. Il ne fait plus qu’un avec cet autre corps consentant qui ne refroidit que lentement et sans qu’il s’en rende compte, sans qu’il songe à desserrer son étreinte.

Épuisé mais satisfait, rassasié, comblé, libéré, il sombre dans une sorte de coma, dans une espèce de demi-sommeil bienheureux et béat. Il n’entend plus qu’au travers d’un épais brouillard d’ouate, le bruit de la tronçonneuse qui a repris son travail.

Comme il y a quelques heures, c’est le froid et le silence, la brume de la tombée du jour qui l’éveillent. On pourrait croire qu’il l’avait oublié mais, non, il ne s’étonne pas du cadavre qu’il chevauche à demi. Il n’a plus peur, non plus : il peut se faire prendre, cela lui sera bien égal. Cela n’a plus d’importance. Il sait ce qui lui reste à faire et cela même ne l’effraie pas. Il va le faire. Il y est calmement résigné. Tout est déjà prévu au détail prés dans sa tête. Il y a même dans sa résolution, lui apparaît-il, quelque chose de sublime au point que, spectateur, il se sent également star. Dédoublée, une partie de lui-même regarde l’autre, encore lui, agir. Elle admire et se félicite d’être à la fois une partie et le tout de cet autre soi-même dont elle suit, sur l’écran noir mat, la magistrale performance.

Un instant, Mustapha a songé à emmener le cadavre avec lui. Non qu’il veuille le cacher ! Pour cela, il est aussi bien ici qu’ailleurs. Non qu’il cherche encore à se protéger mais par simple affection. Il l’aurait emporté, forme désarticulée, comme l’enfant qui va au lit emporte son nounours favori, le cajole et s’endort à ses côtés, réconforté, rassuré. Mais il a renoncé à une telle entreprise parce qu’il sait parfaitement bien que, là où elle est, il va.

Mustapha a rejoint le sentier. Il a brisé des branchages, il les a, cette fois, minutieusement entassés sous les roues de la voiture, consciencieusement, du mieux qu’il a pu, en prenant tout son temps. Puis il s’est installé au volant et le véhicule a bien voulu reculer. Il a fait demi-tour sans problème et, avant de passer la première, il a dit adieu à la fille. Il a dit adieu et merci. Puis il s’est mis en route.

*

Ils ne savent pas, ils ne sauront jamais. Et lui non plus, ne sait pas. Il ne sait pas ce qu’il cache et ne l’a-t-il jamais su ? Il ne se pose pas la question. Tout s’est oblitéré au terme d’une chute que les gendarmes ont évaluée à vingt-cinq mètres et qu’il ignore. Mais, confus au plus profond de lui-même, demeure quelque chose qu’il lui faut absolument cacher. Un secret inconnu qu’il thésaurise chèrement et dont il n’accepterait pas qu’on l’entretienne. Ce qu’il pouponne tendrement, il parvient parfois à en saisir un peu l’atmosphère. C’est, fugace, le sentiment de n’être pas vraiment le sage petit garçon qui joue avec ses cailloux. C’est comme l’assurance d’être fort alors qu’on le croit faible. L’impression de s’être en secret affranchi, d’avoir, jadis, le temps d’un soupir, donné librement le "la". D’avoir enfin vibré, d’avoir vécu en entendant la note, sans cesse auparavant étouffée, s’envoler enfin dans le cri d’une fille violée, dans l’horreur du sang qui coule. En l’entendant prendre son essor pour une fois librement et durer un moment. Durer jusqu’à l’extase.

Mais tout ceci importe-t-il vraiment ? La pluie d’hiver peut battre une nature dont il n’a plus que faire, elle peut frapper aux vitres, elle n’atteint ni sa douce quiétude, ni sa tranquille insensibilité. Elle ne risque plus, au printemps, de s’en venir féconder sa terre.

Il prend une pierre. Il la lève vers un soleil imaginaire. Il contemple à travers elle les reflets engendrés par la lumière dorée issue de son imagination. Il vit son rêve intensément. Il est bien, dépendant de tout et de tous, nourri, logé, blanchi, trimballé de droite à gauche et de gauche à droite, de la table au lit et du lit à la table. Plus d’obligation si ce n’est de routine, plus de soucis, de lutte, de danger. Plus d’opinion publique face à laquelle il doive, comme en un tribunal et entre deux gendarmes, paraître ! On pense pour lui, on vit pour lui. Strictement végétatif à quelques menus détails près, il lui suffit d’être, de baigner dans une sorte de béatitude de toute petite enfance retrouvée. De se retrouver dans une dépendante solitude.

Calme, calme, calme, vous êtes calme ! Vous vous détendez. Vous vous relaxez. Vous sentez le poids de votre corps s’enfoncer dans la mollesse du divan et vous le laissez faire. Le temps n’existe plus. Vous écoutez votre sang battre en vous. A la tempe. Au poignet. Tout est paisible, tout est coi en vous et autour de vous. Rien jamais ne pourrait venir troubler cette douce et chaude quiétude.

Et soudain, c’est l’incroyable, l’impensable, l’inimaginable, l’insoutenable ! L’apocalypse !

Faroudja s’est baissée pour ramasser les pierres que le garçon a malencontreusement fait tomber et qui se sont éparpillées tout autour du fauteuil avec un bruit de grêle. Mustapha a saisi le gros galet qui lui sert de balance. Il hésite un instant. Il le tient fermement dans sa poigne droite. Et puis, tout soudain, son bras se lève puis se rabat vivement et, sans même se rendre compte de ce qu’il fait, de toutes ses forces, il en frappe la nuque de la pauvre femme qui s’était agenouillée devant lui comme une servante rendant service à son maître.

Face à la soudaineté de l’attaque, le corps cède tout de suite et plie en deux mais Mustapha n’en a pas encore fini avec lui. De la main gauche, il le rattrape, le relève à demi tandis que la droite toujours armée du galet, frappe une seconde, une troisième puis une quatrième fois. Avec constance, avec régularité, avec application tandis qu’alentour le cercle se forme, tandis que les badauds accourent et que le chœur improvisé des spectateurs jubile, encourage, applaudit, scande et compte les coups en cadence : "Cinq, six, sept, huit..."

L’attaque a cessé aussi soudainement qu’elle avait débuté. Rien de logique ne l’avait déclenchée, rien de rationnel ne la fait cesser. Mais, bien lancé, le chœur, lui, ne sait plus s’arrêter et il tient scrupuleusement le décompte des coups qui ne tombent plus comme il avait tenu celui de ceux qui tombaient.

" Neuf, dix, onze..."

Le onze, toutefois, est hésitant. Il traîne la patte. Il n’est plus très franc. Ni très assuré. Quelques voix se sont désistées. D’autres hésitent à le faire. Le douze n’insiste pas, plie bagage, rentre dans sa coquille et les spectateurs s’éloignent, faux culs déçus que ce soit déjà fini, et reprennent innocemment leurs activités coutumières.

Mustapha est las, déprimé, vidé. Sa main droite retombe. Inerte, elle descend lentement le long de ses jambes et atteint presque le niveau du sol. Elle lâche enfin la pierre ensanglantée qui fait, en tombant sur le carrelage luisant, un bruit mat qui sonne faux tandis que la gauche abandonne sa proie qui s’étale inerte sur le damier noir et blanc.

Il pleure. C’est fini, allons : c’est fini ! Il n’y a plus d’espoir. Maman est morte. Sihem est morte. La fille au ciré rouge est morte. Faroudja aussi est morte. Tout le monde est mort. Il n’y a plus rien à faire, plus rien à dire, plus d’excuses à chercher, plus de secret à garder. Le néant, il ne subsiste que lui. Rien que le néant. Et Mustapha, lentement, très lentement, commence à s’y dissoudre tandis que les infirmiers de service, attirés par le bruit, arrivent en trombe et se précipitent tour à la fois et sur lui et sur la pauvre femme qu’un cœur trop grand a trahi.

le 19/12/2007
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1 Message

  • 20 décembre 2007 16:26, par une lectrice qu’on veut sevrer

    c’est comme tjr un grand plaisir pour moi de te lire.
    Tu arrives à nous tenir en haleine durant tout le long de ton émouvante nouvelle.
    on resort de cette lecture avec beaucoup d’émotions qui s’entrecroisent et plein de questions " Pourquoi ? Pourquoi ? Pourquoi ? Mais pourquoi ? "
    alors merci à toi de nous faire partager ton univers et de faire que la lecture devient interactive.