HUYSMANS, UN VAMPIRE MODERNE…
Qui est J.-K. Huysmans (1848-1907) ? Sans doute un être insaisissable… L’écrivain et critique d’art d’origine néerlandaise a toujours suscité une forme de fascination mêlée de crainte à l’image de ses livres à la fois cruels, fantasques, et terriblement poétiques. A l’occasion de la célébration du centenaire de la mort de l’auteur d’ « A rebours », on lira avec grand plaisir « J.-K. Huysmans « Le forçat de la vie (1) » de Patrice Locmant, brillant portrait, en marge des biographies conventionnelles, d’un des hommes les plus étranges du XIXe siècle.
Huysmans ? Un écrivain furieusement contradictoire, qui se nourrit à la fois de littérature et de peinture. « Huysmans est un œil […] Il reste persuadé […] que la plume peut rivaliser avec le pinceau », note justement Locmant. Atavisme ? Gottfried, son père, passionné de peinture, exerce la profession d’artiste lithographe. Il emmène son fils au Louvre admirer les petits tableaux bucoliques de leur ancêtre Cornélius Huysmans.
Sans doute l’œil « cinématographique » de l’écrivain, et sa capacité à reproduire du réel, le prédestinait à rallier des gens comme Zola ou Maupassant, les deux idoles du naturalisme triomphant… D’ailleurs comme ce dernier, il place le plus clair de son temps comme employé dans le sombre bureau d’un ministère. Là il y écrira ses romans. Dès qu’il quitte le bureau, le futur Huysmans/des Esseintes retrouve ses bons vieux réflexes naturalistes. Se faufilant tel un chat, il fréquente cafés et cabarets, puisant là l’inspiration, ou plutôt les nourritures du corps et de l’esprit.
« Il traverse la vie en promeneur, en flâneur dilettante », nous signale Locmant.
Le naturalisme ne lui convient plus ? Il s’éloigne de Zola, un père spirituel trop encombrant. « A rebours », son roman culte, détonne en cette fin de siècle. On y découvre la figure mythique de l’arrogant dandy des Esseintes, méprisant le matérialisme de son époque.
Le portrait de Locmant de ce « forçat de la vie » donne l’impression d’un homme très complexe, à la fois sensible et manipulateur, très réceptif à l’art, curieux et insatiable des gens mais sec, méprisant et pas vraiment sympathique. Huysmans évolue dans une époque artistique passionnante (seconde moitié du XIXe siècle). On y croise Moreau, Flaubert, Delacroix, Courbet, Rimbaud, Baudelaire, Poe, Barbey d’Aurevilly, Gautier, Mallarmé, et tant d’autres… Il est au carrefour de tous les bouleversements sociaux et esthétiques. A la fois terrien et mystique, il s’offre à toutes les expériences : l’ésotérisme, la magie, la religion. En outre, c’est un grand découvreur de talents. Il contribue par ses écrits à faire connaître des peintres novateurs comme Moreau, Rops, Redon ou Raffaëlli.
Ce saturnien (dépressif ?) confiait dans une lettre « rêver d’un climat triste où le soleil serait aboli ou devenu comme dans les Rembrandt une simple traînée de poudre d’or ». En tout cas, il aura eu l’intuition géniale d’une nouvelle langue littéraire. Mieux : c’est un visionnaire. Zola avait vu juste : « La vie entre en lui par les yeux, il traduit tout en images ; il est le poète excessif de la sensation. »
En 1883, dans « L’Art moderne », Huysmans écrivait à propos du peintre Gustave Moreau, comme parlant à lui-même :
« C’est un mystique enfermé, en plein Paris […] Abîmé dans l’extase, il voit resplendir les féeriques visions (2), les sanglantes apothéoses des autres âges. »
(1) Patrice Locmant, J.-K. Huysmans Le forçat de la vie, éditions Bartillat, 282 pages, 2007, 20 euros.
(2) André Guyaux, Marie-Cécile Forest, Philippe Barascud, Samuel Mandin, Benoîte de Montmorillon, Huysmans-Moreau. Féeriques visions. Musée Gustave Moreau / Société J.-K. Huysmans, 120 pages, 2007, 20 euros.
du 4 octobre 2007 au 14 janvier 2008
14, rue de la Rochefoucauld 75009 Paris
10 h - 12 h 45 et 14 h - 17 h 15, fermé le mardi