Car du lot se détache un opuscule dont la forme même (un modeste livret de 45 pages comme on en trouve dans les expositions) est un déni à la base exploitation que certains n’hésitent pas à tirer de la zone ground zero. A la plume, Damien Perez, dont on connaît le talent de critique en matière de bandes dessinés (il sévit sur L’idéaliste et BDparadisio entre autres), aux collages le réputé Frédéric Vignale, omniprésent sur le web et dépositaire du concept e-terview qui n’a pas fin de défrayer les chroniques - lesquelles ne s’en offusquent pas au demeurant. Onze nouvelles, onze collages, c’est aussi simple que ça, destinés à embra(s)ser une manière d’universel.
Défilent alors une galerie de personnages (un courtier de Wall Street, une femme de ménage cubaine, un gardien du musée des pompiers, un retraité, un médecin parisien, un immigré inquiet dans le métro, un ancien marchand d’art, une épouse inquiète etc.), savamment éclectiques, qui constituent autant de prismes pour affronter le spectre du terrorisme. Ce qui importe dans la mise en tension du texte et de l’image, c’est d’ailleurs moins le " rendez-vous avec l’histoire " que symbolise(rait) le 11 septembre que la mise en accusation de la représentation qui s’y attache. Tout est question de points de vue, soulignent le plasticien et l’écrivain, et donc de parti pris, de transformation… et de dénaturation. En même temps que pleuvent les premiers gravats, les histoires de chaque individu ici déroulées attestent combien les rediffusions en boucle de l’attaque des Twin Towers par les avions et l’effondrement des grattes-ciel emblématique de New York ont contribué à rendre cette situation réelle quasi virtuelle à force de projection médiocratique. Mesurée à cette aune, la compassion et la solidarité elles-mêmes se teintent d’un soupçon de voyeurisme çanarrivequauxautresque et de rêve narcissique : en être, y être pour savoir enfin ce qu’exister veut dire. Où des imites inhérentes à tout travail de mémoire.
On n’est pas loin du suave mari magno dépeint jadis par Lucrèce, cette volupté procurée par le sentiment de sécurité de celui qui regarde au loin l’apocalypse se déchaîner sur quelques badauds anonymes. Les nouvelles sont certes inégales, tout comme les collages (là encore, pas évident de se départir de ses préjugés), mais "11 septembre, 11 nouvelles" propose un regard anti-égoïste sur la chose, qui mérite qu’on s’y attarde tant Frédéric Vignale, en contrepoint du nouvelliste Perez, y invente une " matière de la mémoire " qui ne peut laisser personne indifférent.
Damien Perez, Frédéric Vignale, 11 septembre, 11 nouvelles, L’embarcadère, 2002, 45 p.
NB : Pour chaque exemplaire vendu, 1 euro sera reversé à une Organisation Non Gouvernementale.
