Journalisme et précarité, les coulisses de l’info spectacle

Journalisme et précarité, les coulisses de l'info spectacle

Après Journalistes au quotidien, le sociologue Alain Accardo et un groupe de chercheurs avaient publié, en 1998, Journalistes précaires. Les ouvrages, réédités aux éditions Agone, sont des études édifiantes qui n’ont hélas pas pris une ride. Il y est question de la vie des pigistes et des CDD qui fabriquent l’information. Des soutiers assimilables à des OS d’un genre nouveau.

💡 Vous aimez cet article ?
Partagez-le. Le Mague vit aussi grâce à ses lecteurs.

Contaminées par la loi des grands groupes financiers (Bouygues, Lagardère, Dassault…), les entreprises de presse ont adopté un fonctionnement qui se révèle désastreux pour les conditions de travail des journalistes. Bien entendu, ce sont les pigistes, corvéables à merci, qui souffrent le plus de cette orientation. Cette situation n’est pas sans répercussions dommageables sur la qualité de l’information tant dans la presse écrite que dans les secteurs audiovisuels.

Le livre réalisé par Alain Accardo et les membres du groupe Sociologie des pratiques journalistiques réunit deux livres publiés, en 1995 et en 1998, aux éditions Le Mascaret. Du premier, Journalistes au quotidien, n’a été retenu que le Journal d’un JRI (journaliste reporter d’images) écrit par Gilles Balbastre en 1994. Balbastre était alors JRI à France2 Lille (il a réalisé depuis des documentaires comme Moulinex la mécanique du pire ou EDF les apprentis sorciers). Le second, Journalistes précaires, s’appuie sur des témoignages – parfois acides - recueillis en 1996. Dix-sept pigistes, jeunes pour la plupart, aux itinéraires variés, se livrent anonymement. Au fil des pages, les parcours les plus tortueux sont commentés. Nous sommes bien loin du royaume des stars grassement payées qui encombrent le PAF.

Véritables "travailleurs Kleenex", les pigistes interrogés racontent par quelles batailles ils doivent passer pour continuer d’exister au sein d’une redoutable compétition commerciale. En effet, seul le sensationnel attire les rédacteurs en chef. Alors, il faut embellir le réel au risque de bidonner, monter en épingle des sujets, schématiser des situations complexes, trouver l’angle le plus accrocheur, aborder les reportages comme des petites fictions, courir après le « people » ou le « glamour », chasser l’exclusivité, faire toujours bonne mine, caresser dans le sens du poil tout un réseau de connaissances et courtiser les décideurs pour pouvoir espérer survivre dans cette jungle.
En conséquence, la déontologie passe souvent à la trappe. Mensonges et désinformations deviennent la règle dans les médias bavards, narcissiques et défenseurs de l’ordre établi. La médiocrité et l’imposture sont au pouvoir pour défendre les intérêts de l’establishment dans tous les domaines (économiques, politiques, sportifs, culturels…).

Reportages nunuches formatés sur la demande des patrons et des annonceurs publicitaires, enquêtes autocensurées écartant des sujets aussi dangereux que les mouvements sociaux, sujets pompeux pompés chez la concurrence et donc usés jusqu’à la corde, info spectacle truffée de rabâchages stéréotypés, voilà les médias aseptisés que l’on nous sert à longueur d’année. Le résultat est inquiétant. Quand un reportage est jugé inopportun par un manitou, il n’est pas acheté et du coup l’événement n’existe pas pour le grand public. Ainsi, des pans entiers de la vie de notre planète sont occultés des médias monolithiques parce qu’idéologiquement incompatibles avec l’évangile du dieu Pognon.

Travaillant plutôt 50 heures que 35, mal payés ou parfois pas payés du tout, assumant souvent eux-mêmes leurs frais professionnels, plagiés, pillés, méprisés, humiliés, déprimés, mal défendus par les syndicats, les pigistes se révoltent peu. « Un pigiste, c’est forcément gentil. Il ne peut se fâcher avec personne », déclare l’un d’eux. Avant de poursuivre un patron indélicat devant les Prud’hommes, un pigiste réfléchira en deux fois. Bien sûr, la justice l’aidera à récupérer l’argent qu’on lui doit, mais ensuite ? Un tel crime de lèse majesté le condamne automatiquement à rejoindre l’ANPE pour longtemps. L’agitateur est vite grillé dans ces paniers de crabes que sont les rédactions, authentiques paradis de l’artifice et du croc-en-jambe.

Malgré tout, englués dans leur contradiction de dominés intégrés en trompe-l’œil à l’univers des dominants du médialand, certains pigistes « heureux » ont la naïveté de croire qu’ils font partie d’une classe à part ou qu’ils appartiennent à une corporation prestigieuse, le fameux « quatrième pouvoir ». Individualistes, victimes consentantes des coups qu’ils subissent, VRP de l’info conforme à la logique de marché, serviteurs complices, auto-exploités et fiers de l’être au nom d’une idée très particulière qu’ils se font de la liberté, les pigistes modernes et dynamiques ne voient pas d’un bon œil l’action syndicale réputée, naturellement, ringarde. Un pigiste contestataire dit même qu’il a été chahuté dans une rédaction quand il a sollicité l’aide d’un délégué syndical pour résoudre un conflit...

Journalistes précaires casse avec pertinence le mythe du journaliste sans peur et sans reproche des séries télé ou des films d’aventures. Il est temps de pointer certaines vérités, de décoder l’envers du décor, de ruer dans les coulisses du médiatoc. Il est temps que les précaires haussent le ton, trouvent la voie de la solidarité, agissent contre les marchands de salades prédigérées. Tant qu’une abondante main d’œuvre docile sera essentiellement occupée à défendre sa propre survie au sein d’un système perverti, l’indispensable information pluraliste ne pourra être garantie.

On se souvient des Nouveaux chiens de garde, de Serge Halimi. Journalistes précaires continue l’état des lieux. Le premier prenait à partie une trentaine de vedettes multicartes. Le second aborde le quotidien de milliers de journalistes précaires, tous médias confondus. Entre les connivences fructueuses des uns et les déplorables conditions de travail des autres, il n’y a pas de quoi s’enthousiasmer sur la qualité des infos déversées du matin au soir.

En conclusion, Alain Accardo réclame la libération des médias. Pour y arriver, il faudrait casser les reins aux empires de presse. Le sociologue préconise l’expropriation des grands groupes financiers qui ont fait main basse sur les entreprises de presse. Il réclame des dispositions favorisant la presse indépendante et non lucrative, rejetant la concentration des titres et le cumul des fonctions dirigeantes, refusant le pourrissement publicitaire, écartant toute confusion avec les pouvoirs économiques et politiques. Il suggère également la suppression des structures qui ont façonné le journalisme actuel, c’est-à-dire les écoles de journalisme dominées par le patronat qui formatent leurs étudiants pour en faire « une main d’œuvre précaire, corvéable, semi-illettrée, incapable d’analyser le système qui l’asservit, mais fascinée par le mirage petit-bourgeois de l’intégration aux nomenklaturas de l’establishment ». Pour tout cela, il ne faudra pas trop compter sur la gauche institutionnelle, toujours prête à pactiser avec l’ennemi au nom du réalisme politique et de la nécessité d’exister médiatiquement…

Comme tous les livres qui mettent les pieds dans le plat, Journalistes précaires ne sera sans doute pas choyé par les journalistes vedettes qui nous étalent leur « humanisme » à longueur d’éditos, tout en pressant leurs collaborateurs comme des citrons. Alors, soutenez ce pavé de 896 pages qui tombe à pic dans… la mare aux canards.

Alain Accardo, Georges Abou, Gilles Balbastre, Christophe Dabitch & Annick Puerto, Journalistes précaires – journalistes au quotidien. Editions Agone. 18 euros.

Plus d’infos là :
]

le 18/04/2007
Impression

3 Messages

  • 18 avril 2007 13:32

    Le problème avec Accardo, c’est qu’il fait du sous-Bourdieu... Il est militant comme Bourdieu mais le talent en moins. Sincèrement, Accardo, c’est pénible à lire ; c’est du discours ressassé et c’est d’autant plus ennuyeux que, sue le fond, il a parfois raison et c’est dommage de desservir une cause en étant aussi caricatural.
  • 19 avril 2007 08:59

    C’est vrai, le pigiste c’est le lumpen prolétariat. J’en fait partie, travaillant parie partie pour les médias traditionnels, partie pour la presse masculine (soft & hard !). Ds deux côté, on est payé au lance pierre, les grands patrons de presse ne valent pas mieux que les pornocrates. Que ce soit pour une boite de prod travaillant pour une grande chaîne publique télévisuelle, ou le magazine porno, je ne suis payé la plupart du temps, qu’en droits d’auteur, ça économise les charges salariales au patron !
    Pour autant, je revendique en partie ce statut. Assez de misérabilisme ! Très peu pour moi le statut de rat de bureau, d’esclave salarié, les tickets restaus et les pauses à la machine à café, les congés payés et les 35 heures, je laisse ça aux autres ! Le pigiste, ou plutôt le “free lance”, vit libre dans la jungle, il a le droit d’en crever ! Le veau en batterie, lui est sûr d’aller à l’abattoir, il est mort-vivant…
    Autrefois, le “free lance” était bien intégré dans le monde médiatique, élément folklorique, électron libre, on avait besoin de lui comme on a besoin d’une bouffée d’air frais dans un local clos. Aujourd’hui, deux mondes s’affrontent, celui des technocrates de l’information, claquemurés dans leur building climatisé et gardé par des snipers en âme et celui du lumpen qui vit dehors et qui est obligé de montrer patte blanche pour venir rencontrer les maîtres de l’information et de la propagande e vendre sa soupe. Le plus drôle est que l’envieux n’est pas celui qu’on croit. En effet l’endive de bureau qui pousse à l’ombre, envie le chiendent qui grandit au soleil de ses illusions, même si elle le méprise, elle envie sa liberté d’exister envers et contre tout. Pour exister, un “free lance”, malgré que le rapport de force soit largement en sa défaveur, doit la ramener, il doit frimer pour exister !
    Il faut relire la correspondance d’Hunter Thompson, le héros de toute l’histoire des journalistes free-lance pour comprendre cet état d’esprit. Quand Hunter, qui a eu le bon goût de se faire sauter la cervelle, il y a deux ans, écrivait à ses employeurs, il les provoquait en permanence, appelait gentiment les rédac chef, “patate” et autres sobriquets amusant et amicaux.
    Le “pigisme” est ainsi, c’est l’école de la soumission… ou de la rébellion !
    signé :
    Sexreporter (http://sexreporter.tv.free.fr)

    • Donc tout le monde doit avoir envie de se faire sauter la cervelle ?
      Il y en a aussi à qui un peu de salariat conviendrait tout à fait. On a droit d’avoir d’autres ambitions que de vivre traité comme un chien par une société dans laquelle on est sensé évoluer. Le rebellisme à deux balles, rien de plus qu’une forme de romantisme égocentrique, ne doit pas faire oublier que tout le monde n’en a pas le gout. Et qu’un peu de justice sociale n’a jamais empêché les têtes brulées de faire selon leur propre volonté (et pour ceux qui se sont donné l’impression de vivre la grande aventure, de passer à autre chose un jour de fatigue).
      Le fait est qu’actuellement, pour les pigistes, le choix n’existe guère.