LE RETOUR DE LA BALEINE
Les nostalgiques s’en réjouiront, les
avant-gardistes de même : la Baleine est de retour, et
prend par le fait un sacré coup de jeune ! Après avoir
sombré dans les abysses infernales de l’édition,
l’animal littéraire refait surface, animé d’un souffle
nouveau qui par ses events largement ouverts giclera
haut, soyons en certains, au dessus du mollo-mollo
ambiant... Vive donc la diversité des Belles Lettres !
L’artisan de cette renaissance est Jean-François
Platet, que j’avais rencontré au salon du polar
d’Aniche, rendez-vous improbable mais toujours réussi
qui se tient tous les deux ans dans cette petite ville
du Nord. Nous avions fait connaissance autour d’un
petit dej’, dans le bistrot du village voisin où les
auteurs logeaient dans un genre de MJC ou je ne sais
pas quoi, façon caserne culturelle ; c’était un matin
de 11 novembre à Abscon, avec musique militaire et
gerbes de fleurs au pied du monument au mort, repeint
façon Mako’moulage... C’était glauque à souhait, un
rien surréaliste et certainement punk !
A notre image, en train de nous découvrir autour de
nos tartines beurrées et d’échanger quelques vues
générales sur la littérature. Celle que nous aimons,
et qui trouve sa bonne place avec la nouvelle
collection des Editions Baleine, aux faux airs de
zombie qui lui vont si bien !
Jugez-en : couverture noir clair (si, c’est possible
et ce n’est pas gris !)sous le vernis desquelles se
multiplient les clichés façon série B, judicieusement
empruntés à la collection d’écorchés de cire Spitzner ;
rebords élégants comme Dorian Gray dans son costume et
au revers de petites photos des auteurs apparemment
choisies pour ne dégager aucun glamour Café de Flore.

Quant au contenu ? Baroque et gothique à l’avenant,
pour avoir lu les deux premiers romans sortis ces
jours-ci !
Tout d’abord LE LIT DE BETON, par Laurent Fétis,
très inspiré et plus fétide que jamais : l’histoire
d’un roi de la nuit londonienne, avec sa petite
affaire, son réseau, son magazine underground et
branché... Faut-il en dire plus ? Un simple détail,
alors : le héros est un mort vivant et réalise des
snuff movies !
On boit du petit lait noir à la lecture de ces pages
intelligentes et drôles, où se reflètent la mauvaise
conscience de notre société évoluée comme dans un
miroir psychédélique, avec son lot de perversités pour
exutoire. Un récit parfaitement amoral, nourri d’âme
profonde, servi par une écriture aussi sombre que
lumineuse, tel un nychthémère endiablé ! Une certaine
culture de l’horreur, donc, à conseiller au delà des
amateurs avertis à monsieur tout le monde... car LE
LIT DE BETON se lit tout seul. Et qui prétendrait
encore aujourd’hui donner à votre place la définition
d’une saine lecture ? Pas moi, en tout cas... Mais je
dis qu’une saine lecture est celle qui vous remue les
méninges !
Parlons à présent d’UN DINER DE SANGLOTS, par Franck
Quélen dont tous ceux qui ont déjà lu JE TUE ILS
gardent un bon souvenir. Il s’agit d’un deuxième
roman, d’une facture qui pourrait paraître plus
classique que le Fétis, par exemple, mais où l’auteur
excelle en fait à disséquer l’écriture, profaner les
belles histoires et se jouer férocement du lecteur...
C’est l’éditeur qui le dit, mais je suis bien d’accord
avec ça ! Un polar hanté par les angoisses de Nicolas,
le "héros", invité cette fois là à dîner dans la
"maison au dents" : un manoir dont le mystère le
fascinait lorsqu’il était enfant. Il en entreprendra
enfin l’exploration, d’abord enthousiaste... Je ne
vous dis pas s’il s’en sortira, mais vous, vous n’en
sortirez pas indemne ! Un roman noir pur jus d’encre
indélébile.
Alors bravo les gars ! On attend la suite avec
impatience, après cette rentrée spectaculaire ! Les
revenants du polar sont de sortie pour nous faire
frissonner avec délices, découvrir de jeunes auteurs
modernes et distingués, servir une littérature noire
qui ait des tripes et sache jouer du stylo comme d’un
scalpel, et pour notre plus grand plaisir tailler de
larges tranches dans nos esprits entrelardés par le
politiquement correct.