Libération : Les Illusions Perdues
C’était la condition nécessaire à la pérennité du journal, le changement des statuts de la société éditrice de Libération pour se conformer au droit commun, et l’abandon du droit de veto des salariés sur les principales décisions de la direction. L’actionnaire de référence, Édouard de Rothschild, qui possède à l’heure actuelle plus de 38% des parts, avait soumis son accord pour la recapitalisation de l’entreprise à des règles de fonctionnement plus conformes à ce qui se fait d’habitude, mais le projet devait avoir l’assentiment du personnel pour se concrétiser. Un premier scrutin, organisé le 19 décembre 2006, aboutissait à une impasse, en ne permettant pas de dégager de majorité.
Partagez-le. Le Mague vit aussi grâce à ses lecteurs.
L’opération, renouvelée mercredi, a finalement ouvert la voie au plan de restructuration de la direction, et 15 millions d’euros vont être injectés pour assurer la survie du journal. Fondé en 1973 par des militants de la mouvance maoïste et avec la caution morale de Jean-Paul Sartre, Libération s’est longtemps prévalu d’une gestion au plus près des aspirations de ses fondateurs, au nombre desquels figurait Serge July. S’il a souvent fait appel au soutien financier de ses lecteurs pour porter une parole populaire, à des dons privés, parfois d’origine crapuleuse, les finances du quotidien ont réussi à se stabiliser dans les années quatre-vingt, avec un élargissement notable de son audience. Mais des projets somptuaires, la percée d’Internet et la crise de la presse ont eu raison du succès de Libération, qui n’a par ailleurs pas réussi à demeurer en phase avec ses lecteurs. L’éditorial de Serge July au lendemain du référendum sur le traité constitutionnel européen, fustigeant les électeurs rétifs à l’intégration, est resté fameux, autant qu’emblématique d’un divorce entre un journal qui s’est toujours prétendu le relais des aspirations populaires et son public, entre ses fondateurs qui se sont agrégés au système et les nouveaux rédacteurs qui se sentent aussi mal lotis que dans d’autres rédactions. Le journal militant s’était coupé des masses, il est désormais rentré dans le rang.
La veille, on s’est privé de son droit de veto,
Identité très forte au sein de l’entreprise :
Bon an, mal an il a l’éclat de la surprise,
Ébréchant le pouvoir du patron de facto !
En décembre, il avait ramassé un râteau
Car son autorité n’était pas bien comprise,
Mais il fallait bien se soumettre à son emprise
Ou s’en aller pour faire ailleurs son édito…
C’est est fini, du peuple et du temps des cerises ;
Es-tu juste un marché, public ? Tu favorises
Avec tes goûts, ton fric, tout l’esprit libéral !
Depuis longtemps, lecteur, c’est vrai je te méprise,
Ton libre arbitre, au jour le jour n’est pas moral,
Mais je voudrais quand même un peu rester en prise.
