Théâtre : La Chunga, Match de boxe sous le climat péruvien...
D’emblée avec La Chunga, on est confronté à un univers impitoyable !
Violence, solitude, misère sexuelle, tels sont les quelques ingrédients de cette comédie en deux actes de Mario Vargas Llosa (1).
Elle est très finement mise en scène par Armand Eloi (2), qui en propose actuellement une nouvelle version au Théâtre 13.
Dans un décor sobre - deux tables jonchées de bouteilles, quelques chaises - voici un bar, égayé de temps en temps par un accordéoniste fantomatique qui s’attarde sur la scène.
Il y a les Indomptables - une bande de désaxés - qui jouent, fument, picolent et s’enivrent chaque soir.
Il y a la Chunga, énigmatique tenancière de bar, personnage apparemment désabusé et tiraillé par une sourde sensualité.
Il y a enfin la Meche, jeune femme disparue, dont l’ombre semble cristalliser toutes les interrogations et phantasmes de ce microcosme.
La Chunga est une pièce « physique », presque animale : les coups de pied martèlent les tables, les bouteilles sursautent, les corps souffrent...
Les personnages de la bande - l’arrogant Joséphino, le frustré Lituma ou le délirant le Singe - semblent tout droit sortis d’une Comédie humaine version sud-américaine et de l’asile de Cuckoo’s Nest (Vol au-dessus d’un nid de coucou).
Frustration et colère s’expriment dans des dialogues décousus entre la Chunga et les Indomptables, comme si la violence verbale était le seul lien social, fédérateur de toutes les haines.
Dans cet environnement à la fois cruel et baroque, l’ombre de la Meche plane, semant le doute, le désir et la folie.
Cette comédie, riche en paradoxes, revêt des couleurs à la fois réalistes et oniriques.
La mise en scène d’Armand Eloi, pleine de panache, s’avère particulièrement décapante. Et le jeu des interprètes percute avec ses flamboyances verbales, ses pirouettes de pantin et ses intonations tragiques !
Du coup, l’on oublie un peu le contexte latino-américain.
En effet, les personnages stéréotypés de La Chunga sont universels.
Et l’on songe parfois au fil du déroulement de cette pièce aux héros survoltés des romans de Caldwell ou de Faulkner...
Une des meilleures pièces de cette saison !
(1) Romancier, essayiste et critique hispano-péruvien, il est considéré comme l’un des chefs de file de la littérature latino-américaine.
Romans : La Ville et les Chiens (1963), La Maison verte (1966), Conversation dans la cathédrale (1969), l’Orgie perpétuelle (1975), La Guerre de la fin du monde (1982), Qui a tué Palomino Molero ? (1986), l’Homme qui parle (1987) et Eloge de la Marâtre (1988).
Théâtre : La demoiselle de Tacma, Kathie et l’hippopotame, La Chunga, Le fou des balcons, Jolis yeux, vilains tableaux.
Son nouveau roman Tours et détours de la vilaine fille est paru chez Gallimard en octobre 2006.
(2) Metteur en scène belge. Comédien formé à la rue Blanche, Armand Eloi devient metteur en scène en 1993 avec une première version de La Chunga de Mario Vargas Llosa, à l’occasion de laquelle il crée sa compagnie Le Théâtre du Passeur, installée en Aquitaine. Tout en jouant sous la direction d’André Loncin (Y a-t-il des tigres au Congo ?), Stéphanie Chévara (Liliom) ou Pantxika Velez (Estrella), il met notamment en scène Synge (Les Noces du Romano), Brisville (L’Antichambre), Ghelderode (La Balade du grand macabre), Feydeau (Mais n’te promène donc pas toute nue) ou Tim Rescala (Perroquin). Sa nouvelle mise en scène de La Chunga a été créée à Agen en novembre 2005.
Théâtre 13, 103 A boulevard Auguste Blanqui - 75013 Paris
Du 7 novembre au 17 décembre 2006
La Chunga, nouvelle version et mise en scène d’Armand Eloi, d’après la pièce de Mario Vargas Llosa
Rencontre au Théâtre 13 avec Armand Eloi et toute l’équipe de La Chunga le dimanche 26 novembre à 17 h 30 (entrée libre).
Thierry de Fages : Tout d’abord, pourquoi ce nom de « chunga » [farce, plaisanterie en français] pour désigner une pièce plutôt dure et cruelle ?
Armand Eloi : D’après l’auteur, il ne s’agit ici que d’un surnom couramment attribué à des femmes dans cette région du nord du Pérou où est censée se dérouler la pièce, autour de Piura. J’espère aussi que la pièce n’est pas que dure, il y a pour moi dans cette histoire une bonne dose d’humour et une vraie tendresse pour les personnages.
Thierry de Fages : La Chunga apparaissait dans La Maison verte, un roman de Llosa. Pourquoi à votre avis l’auteur l’a repris comme personnage principal de sa pièce de théâtre ?
Armand Eloi : Je me permets de citer Mario : « J’ai écrit La Chunga parce que depuis la parution de mon deuxième roman La Maison verte ce personnage qui faisait une apparition furtive me poursuivait sans relâche comme s’il me reprochait de ne pas lui avoir donné plus d’importance, d’avoir négligé son rôle dans mon roman... jusqu’au jour où je compris enfin qu’il avait raison, et que l’histoire de La Chunga devait se raconter sur une scène de théâtre où ce personnage pourrait s’incarner avec toute la force qui le caractérise. »
Thierry de Fages : Vous proposez une nouvelle adaptation de La Chunga au Théâtre 13.
D’une certaine façon, cette comédie semble placée sous le signe de l’ambivalence : d’un côté marquée par un certain réalisme social à travers les divagations d’une bande [les Indomptables] dans un bar d’une petite ville sud-américaine, de l’autre, par un certain onirisme, dans lequel se mélangent constamment présent et passé ?
Cette dualité réel/imaginaire est-elle un thème récurrent chez les auteurs sud-américains, plus particulièrement chez Llosa ?
Armand Eloi : Oui, il existe en Amérique latine une école dite du « réalisme magique » qui utilise régulièrement ce type de procédés. Cela dit, Mario Vargas Llosa ne se reconnaît pas vraiment dans ce mouvement et préfère insister sur le réalisme de la pièce, dans le sens où il considère simplement l’imaginaire comme une autre réalité, indissociable de la première. Les personnages les plus misérables se vivent comme les héros de leur cinéma intérieur, et sont au moins riches de cette part de rêve. Si cette dualité n’est pas permanente dans les romans de Mario, on accède toujours à la vie intérieure de ses personnages dont il nous fait percevoir le flux de la conscience. Au fond c’est un auteur qui pense que la fiction est nécessaire à la vie.
Thierry de Fages : Le désir et la frustration apparaissent comme des thèmes caractérisant La Chunga... Il me semble qu’ils créent même des effets comiques à travers certains personnages comme le Singe ou Lituma.
Ces thèmes-là ont-ils une résonance particulière dans l’œuvre générale de Llosa et plus particulièrement dans La Chunga ?
Armand Eloi : La sexualité, avec son cortège de fascination, de trouble, de phantasmes et de tabous est très présente dans l’œuvre de Mario Vargas Llosa, notamment dans des romans comme Eloge de la marâtre et Les Cahiers de Don Rigoberto. Elle prend parfois des aspects comiques comme dans Pantaléon et les visiteuses, un roman désopilant.
La pièce, elle, démonte les mécanismes du machisme, et montre très bien comment non seulement les femmes en sont victimes, mais aussi les hommes, obligés de se conformer à ces comportements pour paraître virils. Comme dans la vie, les quolibets de « pédé » et de « gouine » utilisés à outrance révèlent même une homosexualité refoulée. Je vois aussi que dans certains quartiers, aujourd’hui, les femmes sont obligées de s’habiller comme des mecs pour ne pas se faire traiter de « putes »... Heureusement, Mario sait épicer sa narration de cet humour qui permet en fait une vraie qualité d’émotion.
Thierry de Fages : Le personnage clé de la comédie - la Chunga - est enrobé d’un certain mystère. Quel archétype pourrait-elle incarner ?
Armand Eloi : Dans une très jolie lettre, un spectateur parle de « Mère Courage ». Effectivement, il faut à mon sens une force et un courage hors du commun à cette femme pour essayer de sauver la Meche aux dépens de son amour pour elle. Comme le disait mieux que moi une spectatrice, elle « sauve la part d’ange qui est en elle ». C’est en tout cas un élément dramaturgique important que ce mystère dont l’auteur enrobe la Chunga, ne nous la dévoilant qu’en creux à travers la parole des autres personnages.
Thierry de Fages : La disparition de la Meche peut apparaître dans la pièce comme le lieu originel de rencontre entre d’un côté la Chunga et de l’autre la bande des Indomptables.
Cette disparition me semble relever à la fois du réel et de l’imaginaire. On songe à la fois à la fréquence des enlèvements en Amérique latine et à l’impact émotionnel d’une disparition dans un cercle restreint (famille, village).
Cette thématique de la disparition se retrouve jusqu’à la fin de la comédie.
Est-ce un thème récurrent de l’œuvre de Llosa ? Que symbolise t-elle ?
Armand Eloi : Le thème de la disparition a toujours été très porteur en littérature, je pense à ce très beau roman de Béatrice Hammer paru récemment chez Arléa : Ce que je sais d’elle. Oui, c’est la disparition de la Meche qui en fait presque un personnage mythologique aux yeux des Indomptables et de la Chunga. En poussant la réflexion un peu plus loin, on pourrait aller jusqu’à se demander si elle a vraiment existé... à chaque spectateur de se raconter « son » histoire !
Je n’ai pas particulièrement retrouvé cette thématique chez Mario et j’ignore si elle est en rapport avec les enlèvements en Amérique latine.
Thierry de Fages : Pour conclure sur La Chunga, vous avez le mot de la fin !
Armand Eloi : C’est une vraie jubilation pour nous de jouer La Chunga, nous espérons que le public la partagera !