Les mémoires sensuelles d’un SDF
Frédéric Martineau est un drôle d’oiseau. Après quelques années passées avec le
désagréable statut de SDF (suite à un trop classique licenciement), il raconte,
à travers "Priscille" un roman plutôt humoristique et très inspiré de son
expérience, les difficultés à avoir une vie sexuelle lorsqu’on n’a pas de
domicile, à soi. Surtout pas d’argent
Partagez-le. Le Mague vit aussi grâce à ses lecteurs.
1) Combien d’années êtes-vous restés "sans domicile fixe" et comment faisiez
vous pour avoir une vie sexuelle ? J’assume : je veux tout savoir, aviez-vous des
relations amoureureuses ? aviez-vous uniquement madame cinq doigts ? Votre main
mais pas même un lieu autre que les toilettes pour vous mettre à l’abri ? Tout
je vous dis ! C’est pire que l’inquisition ici...
Deux ans, mais je précise que je n’étais pas dans la rue, j’ai toujours réussi à dénicher un toit pendant cette période, naviguant d’ami(e) en ami(e), de « squat » en « squat », toujours à l’abri de la colère des éléments. Mes relations amoureuses se limitèrent à un imaginaire fantasmatique peuplé de scènes pornographiques ,et, la masturbation fut la seule pratique sexuelle libératoire .J’avais parfois la « branlette » honteuse, lorsque, hébergé par des copines, j’étais tiraillé entre l’envie de me glisser sous la couette vite réfrénée par la perspective d’être mis dehors et la peur d’être surpris en train de tâcher les draps du canapé que l’on mettait à ma disposition.
2) Pourquoi avoir choisi cet axe-là (de la sexualité) pour parler de cet épisode
de votre vie ?
Parce que de toutes les privations subies, l’abstinence sexuelle fut la plus dure à supporter, influençant quotidiennement mon humeur, ma propension à vouloir m’en sortir, allant jusqu’à mettre en danger ma santé mentale. C’est le besoin le plus naturel, l’essence même de l’espèce humaine, mais, brutalement, une production sociale, le chômage et ses conséquences vous empêche de l’assumer. Je n’avais pas de quoi aller voir les prostituées, cette soupape souvent nécessaire et cette impuissance m’incita à maudire les organismes d’indemnisation de n’avoir prévu un budget mensuel réservé à l’épanchement !
3) Lorsqu’on devient SDF, on rencontre d’autres SDF ? on a de "nouveaux amis
SDF" ? On ne peut pas sortir avec des filles SDF ?
Oui, désœuvré et errant dans les rue de Paris, on finit par croiser d’autres personnes qui vivent la même situation. Certains sont éphémères et disparaissent aussitôt le café, la rasade d’alcool partagée, d’autres établissent leur quartier général qui sur un parvis qui dans un centre commercial. Ils sont plus faciles à revoir, l’illusion d’un lien social peut alors perdurer. Quant à sortir avec des filles SDF, l’occasion ne s’est pas présentée, mais, l’aurais-je saisi ? Rien n’est moins sûr, je gardais encore l’odeur de ma dernière conquête, juste avant le début de la dégringolade, une grande et magnifique fille aux yeux verts. Toutes les autres femmes me paraissaient fades et j’ai toujours mis du temps pour me désintoxiquer de celles qui m’ont rendu accroc.
4) L’écriture, c’est nouveau ? ça vous est venu en vous reveillant un matin ?
La première poussée littéraire survint en même temps que l’acné, à l’adolescence, avec un début de thriller économique rédigé sur cahier scolaire que j’ai fini par perdre. Ca m’est revenu un matin ! Lassé de perdre mon temps à espérer un appel de l’ANPE ou d’un employeur, je me suis assis devant une feuille blanche et me suis mis au défi d’écrire une histoire entière. Je suis allé au bout et le résultat fut CANNASHOP STORY, une fiction sociale qui défend la nécessité d’appliquer un traitement rationnel au-delà des dogmes à la consommation de cannabis en France. Il a été publié et j’en ai envoyé un exemplaire dédicacé (un quatrain) à de nombreux hommes politiques dont certains m’ont répondu.
Leurs courriers sont en ligne sur le blog du livre
5) Bon, le grand jeu littéraire de l’été (dernier mais c’est indémodable),
veuillez compléter les phrases suivantes :
Le réveil sonna et une fois de plus ma queue était dure comme du béton.
Priscille m’aliénait, m’obsédait, elle était devenue le centre de ma vie.
Elle était maquillée à l’excès et ressemblait plus à Marcel Marceau qu’à Sophie.
Jamais deux fois au même endroit.
Etre SDF c’est actuellement une maladie contagieuse dans la société française.
6) Que pensez-vous de la pénétration linguo-nasale ? (voir l’article sur votre
confrère et ami William pour avoir une photo). Pour information, c’est une
pratique masturbatoire de la langue dans les naseaux.
Je ne suis pas contre, mais je la déconseille en période de pollen et autres rhinites allergiques.
7) Si vous aviez un empire, que feriez-vous ?
Rien, les autres feraient pour moi !
8) Depuis que vous n’êtes plus SDF, vous avez retrouvé une sexualité épanouie ?
Mais d’ailleurs qu’est-ce qu’une sexualité épanouie ?
Non pas vraiment, je suis toujours en quête de l’être aimé et connais toujours des difficultés financières, mais ça va mieux. Dès que j’ai eu 100 euros d’avance, je suis allé au bordel et me suis envoyé un top-modèle d’origine russe. Elle m’a lavé la tête, essoré le gland et regonflé la confiance.
Ma définition de la sexualité épanouie est l’absence de sentiment de frustration et/ou d’ennui au cours de celle-ci.
9) Avez-vous vraiment rencontré une "Priscille" dans vos périgrinations ?
Oui, elle fut la bouée à laquelle je me suis désespérément accroché pendant mon naufrage, mais très vite elle devint tyrannique, despotique, au point que je n’eus plus qu’une seule préoccupation : la quitter et briser mes chaînes !
10) Quand on est SDF, qu’est-ce qui rend vraiment compliqué le fait d’avoir des
relations (amoureuses, sexuelles, prenons le mot au sens large, dès fois
qu’elle le soit, large -désolée je peux pas m’empêcher) ?
(Non elle est plutôt longue et fine !)
La prédominance des contingences élémentaires, se nourrir, boire, avoir chaud, trouver un toit, l’hygiène, qui renvoie le désir en arrière-plan.
Le regard de la société qui culpabilise et fait peser le poids de l’échec de toute sa force. Gare au perdant, c’est l’ère des « nice people » au sourire diamant, à l’hypocrisie en collier, au portefeuille approvisionné.
Le manque de confiance en soi est vraiment l’aliénation la plus compliquée, car autoproduite et difficile à vaincre. Elle anesthésie toute velléité conquérante, convint de l’inutilité d’espérer intéresser quelqu’un, range l’amour au placard des souvenirs fiévreux.
11) Je pose souvent des questions stupides mais j’ai rarement fait une e-terview
aussi décousue, vous croyez qu’il y a un rapport avec le sujet, le côté décousu
d’une vie sans attaches ?
Oui. On peut citer aussi le côté décousu des vêtements que l’on porte, le fil de la pensée qui s’effiloche et perd de sa tenue0
12) Je vous laisse, cher Frédéric, le mot de la fin
Justine, merci pour cette e-interview fort sympathique que je clôture par le mot de la faim si souvent prononcé hier : grouuu....
S’agissant d’un lien, on trouve PRISCILLE sur le site de la fnac www.fnac.com, alapage, amazon etc..
Priscille, Frédéric Martineau, Société des Ecrivains
Le Blog du Livre
