Hommage au poète Marjan
L’infatigable Marjan (Marcel Auger pour l’état civil), né en 1918, deux jours après le premier avril, mérite mille et un coups de chapeau ; fantaisiste de l’humour à chaud ou à froid, pince-sans-rire, l’ancien typographe de Niort a imprimé au moins 2002 brochures poétiques, ses poèmes ont fait le tour du monde et sont autant de clins d’œil à Raymond Queneau, Jacques Prévert, Francis Carco, Jules Supervielle, Max Jacob ou encore Franc-Nohain, même si la recette de " ses poèmes homéopathiques " n’appartient qu’à lui.
Ce " typoète ", qui ne jamais fit profession d’écrire, meilleur au jeu de mots qu’un journaliste (métier qui le passionne) réalisa dès l’âge de 17 ans ses fameux Feuillets Poétiques et Littéraires sous la forme d’une revue bimestrielle en y ajoutant un service d’édition, devenue " cahiers " pendant la guerre, lesquels étaient ouverts aux poètes jeunes, moins jeunes, connus, inconnus ou méconnus. Ces feuillets précèdent de deux ans, les fameux Feuillets de l’Ilot, de Jean Digot qui servirent de modèles aux poètes de l’Ecole de Rochefort en 1937.
Dès lors, des personnalités comme Francis Carco, Michel Manoll, Jean Giono, Paul Fort, Maurice Rostand, Paul Reboux, Jean Cocteau, Pierre Mac-Orlan ou encore Louis-Charles Royer applaudirent avec enthousiasme à l’essor de ces nombreuses plaquettes. Plus tard, en 1954, Marjan fondera avec Gil Roc " l’Académie des Treize " et son grand prix annuel intitulé par le " Canard enchaîné " : " Prix de boisson ". Ce prix consistait en effet, en une caisse de vin de grand cru.
Les " Treize " laisseront en route quelques uns des leurs, puis, épuisé, Marjan décidera de dissoudre cette truculente Académie avec l’accord de son acolyte Gil Roc pour rebondir aussitôt vers d’autres projets poétiques et artistiques.
Revenu de son aventure cardiaque, Marjan, plus que jamais dévoué à la Poésie et aux poètes, créa en mai 1985, "le Bouc des Deux-Sèvres" qui compte déjà 420 numéros, douze ans après. La même année, faste (1985), voit la sortie de Poètes Niortais et des environs (103 numéros en 1997). Ces feuillets sont photocopiés recto-verso en format A4 ; modestes, ils sont cependant servis " Hors commerce et hors de prix " exclusivement aux poètes amis et aux animateurs de revues et d’associations.
Marjan est également membre d’un grand nombre de sociétés littéraires et écrit des " Marjâneries " moins à cause de son pseudonyme que parce que ses petits poèmes sont publiés en marge des âneries dont la presse quotidienne est saturée. Personnage intéressant, Marjan a été et demeure en relation avec les grands esprits littéraires de son temps et s’il ne les connaît pas personnellement, il a du moins lu leur dernier livre et prend plaisir à des échanges épistolaires. Modeste, il l’est aussi et ce n’est que s’il vous connaît bien qu’il vous avouera, un peu gêné, que nombre de ses poèmes ont été publiés par maintes revues étrangères. En Bulgarie, la Maison de l’Humour et de la Satire possède ses recueils et expose ses affichettes.
Marjan est de cette race d’écrivain qui a fait davantage pour les autres que pour lui-même, ainsi Jeannette Besançon-Flot a pu dire de lui " Je vous invite à lire et à relire les courts poèmes de Marjan. Ils vous pinceront l’âme. Car Marjan émeut et divertit à la manière d’un pitre pailleté jouant sa sérénade à Colombine indifférente. "
Mais pourquoi s’intéresser à Marjan plutôt qu’à un autre dans cette étude, pourquoi aller fouiner dans les bibliothèques de Niort ou dépoussiérer d’antiques feuillets poétiques qui doivent sembler bien dérisoires à certains ?
Avant tout parce que Marcel Auger est un homme de Lettres et de caractère(s). En effet, l’univers poétique marjânesque est d’une rare qualité et fait montre d’un sens inné de la formule et d’une tendre rêverie à gouverner l’insolite.
Bernard Clavel a dit de sa poésie " [qu’elle était] corrosive, Elle nous lave des conformismes quels qu’ils soient et puis sous ce vitriol, il y a beaucoup d’amour, d’amour blessé qui se révolte et qui nous crache au visage le sang d’un cœur ouvert à chaud (...) "
Il est vrai que l’on n’aborde pas l’homme et son œuvre sans un certain recul, sans un certain respect aussi puisque le domaine de l’écriture est ainsi fait qu’on ne peut, même si les apparences sont trompeuses, dissocier l’un de l’autre, lui qui a si bien su, non seulement faire connaître sa propre écriture, mais aussi s’occuper de celle des autres. (Et de quelle manière !)
Rendre hommage à l’écriture de Marjan c’est rendre hommage à ce monde du travail qu’il a connu comme apprenti, typographe, puis agent de maîtrise dans une imprimerie niortaise ainsi que son père l’avait fait avant lui. Une vie de labeur qu’il évoque par les mots en se plaçant du côté des plus humbles, des plus défavorisés. Marcel Auger est un autodidacte, un artisan de la poésie, ce qui fait que l’on peut trouver son parcours atypique, sa poésie marginale. Mais, l’écriture Marjânesque mérite une étude un travail universitaire même si d’aucuns pourront y voir là un paradoxe.
Une autre facette de son talent est sans conteste l’humour. Cette forme de l’esprit, il vrai peu répandue en poésie, c’est tout d’abord Le Parti d’en rire , la volonté d’être différent des autres et d’affirmer par là sa marginalité. Son écriture est un clin d’œil complice adressé au lecteur pour lui dire qu’il est bien d’ici et pas forcément du côté du plus fort. Naturellement il égratigne l’Eglise, raille l’autorité, vilipende les institutions, mais qu’importe !
Pourtant après avoir pris leçon des plus grands, il a su créer très tôt son propre style et modeler cet humour à sa marque. Sa technique est simple : des poèmes courts avec une chute caractéristique.
Un épicurisme doux, une attirance pour le monde auquel il sait pourtant qu’il ne faut trop demander. Le ton de Marjan est attachant, reconnaissable, et, tout en conservant la gravité, la sincérité, l’auteur sait provoquer un sourire qui ne peut être que dérision.
Avec cet humour il remet les choses à leur vraie place, rectifie mine de rien une idée reçue par ci, assène fermement un aphorisme bien senti par là, et tout cela sur un ton badin, presque innocent.
Ce père tranquille de l’humour qui cache sa tendresse sous une épaisse carapace, dit de soi-même " je suis plutôt un tendre ", et d’ajouter " j’écris pour m’expliquer et si les gens sont choqués c’est qu’ils ont mauvais caractère ". Marjan n’est pas seulement un poète ou, alors, il est tout ce que doit être un poète ; un photographe, un peintre, un psychologue et un sociologue. En quelques vers, il fait le tour de l’Homme et des conventions, des déviations, des bizarreries sociales.
L’œuvre de Marjan constitue une fresque immense. On peut y distinguer trois grandes périodes, trois lignes de force qui dominent une production poétique inégale mais riche. A travers elles, nous assistons à une nouvelle peinture de la Comédie humaine . Si le regard de Marjan est souvent impitoyable, il n’est jamais méchant ; il prend les couleurs d’une saine ironie avec des reflets d’indulgence et de tendresse, et il sait nous faire complices de ses flèches.
Marjan est unique. Outre sa science du verbe, ses images-coups-de-poing, ses flèches qui explosent en éclats de rire, il sait toucher en nous les multiples aspects de ce que nous portons de meilleur. Et, chaque fois que nous le lisons, nous nous sentons meilleurs, plus ouverts et plus indulgents. Il nous rend plus fraternels et plus sensibles au sel de la vie.
Si cette étude n’a qu’un seul mérite, ce sera de mettre à l’honneur le poète Marjan, le " clown blanc de la poésie ", retiré rue de la Burgonce, l’artisan de la littérature dans toute sa simplicité alors qu’il n’a jamais couru après les honneurs. Il serait fallacieux, nous le pensons, de vouloir faire prendre mesure de son talent, même au travers d’échantillons de ces " Marjâneries " tant elles sont diverses, mais nous nous attacherons à placer ou replacer le personnage dans son siècle d’écriture et de rencontres poétiques, et à offrir un témoignage aux amateurs de poésie, aux poètes reconnus et inconnus qui seront touchés par la force et le talent du poète, en lisant et relisant les poèmes de Marjan.
Référencer ou dater tous les documents en rapport avec la vie et l’œuvre de Marjan ne fut pas toujours une chose facile, car c’est un euphémisme de dire que Marjan est un auteur prolixe ; sa production poétique s’étend sur plus de cinquante ans. Ainsi il nous a été impossible de dater certains poèmes, de référencer tels ou tels autres écrits ou de déterminer les éditions qui leurs sont consacrées - des milliers de documents ayant été dispersés ou épuisés.
C’est pourquoi nous avons décidé de limiter notre étude à un corpus de poèmes, classé en deux thèmes récurrents dans l’œuvre de Marcel Auger : l’humour et la mort.
Un travail de type universitaire, consacré à un auteur peu connu comme Marjan, mérite quelques explications ; nous l’avons choisi car c’était un véritable challenge de se confronter à l’œuvre Marjânesque, une œuvre mal comprise, inégale, qui peut dérouter ou même déranger, mais dont on ne peut nier les qualités créatives et poétiques : sa marginalité, son originalité sont ses meilleurs atouts. Marcel Auger a sa place aux côtés des poètes qui ont fait l’histoire, lui qui succéda à Michel Fombeure, Pierre Béarn, et Jean Rousselot les " grands " de l’Ecole de Rochefort, au grand prix international de la qualité de la vie, section poésie en 1983.
Il est difficile de dissocier l’homme de son œuvre, même si le nom de l’homme Marcel Auger est devenu Marjan pour la plume ; nous nous emploierons, à travers la méthode critique que nous avons choisie, à présenter dans un premier temps, sa vie de poète, de sa naissance à nos jours, puis dans un long développement, toutes les facettes de son œuvre et de sa poésie pour conclure sur la légitimité d’une Ecole Marjan.
Aimer Marjan c’est simplement tenter de mieux cerner le personnage de Marjan, ce qui fait qu’on ne peut dissocier l’œuvre de " l’animal social ", et de l’homme de communication qu’il est, et qui baigne depuis près de quatre vingt ans dans cet " ironiortisme ", micro-climat particulier émanant de la citadelle et qui servit de lieu de vie à ce que l’on commence à appeler maintenant une " Ecole fantaisiste ", comme a pu l’être celle d’un Carco, d’un Franc-Nohain ou encore d’un Paul-Jean Toulet, une Ecole dont Marjan pourrait être le maître à penser.