Interview Enzo Cormann
Enzo Cormann est un homme d’Arts comme on aimerait en lire plus souvent. Ce passionné de Littérature, Théâtre, Radio, Cinéma, Arts plastiques et Musique est le compagnon idéal d’une soirée érudite réussie.
Goûtons le plaisir de l’avoir en interview, rien qu’à nous, sur Le Mague et d’assister à une jolie leçon de choses initiée par notre reporter de charme Cali Rise.
A lire absolument.
Bonjour Enzo Cormann. Ecrire un roman, n’est-ce pas se retrouver sur le devant de la scène pour vous qui avez l’habitude d’être derrière, devant ou sur les côtés ?
Passer du théâtre au roman, c’est un peu comme passer du politique à l’intime - à tout le moins d’une assemblée à un lecteur. Le roman pénètre dans l’espace de vie du lecteur, alors que c’est le spectateur qui se déplace dans l’espace du théâtre.
Suis-je pour autant davantage exposé ? C’est peut-être l’impression qu’on peut s’en faire de l’extérieur. Vécue de l’intérieur, l’expérience du théâtre est extraordinairement impudique, même si cryptée par la fiction et l’incarnation par d’autres corps, d’autres personnes.
Félix Fayard, dit Vénus, le héros de votre histoire est un « oeuvrier » d’art brut. Quelle est exactement votre conception de cet art ?
Jean Dubuffet parlait d’"irréguliers de l’art". On pourrait dire de Vénus qu’il est un "sans-papiers" de la culture. Le rôle que j’assigne à l’art est, notamment, de remettre en mouvement (ou en examen) ce que l’usage, l’habitude (ou la culture...) ont immobilisé ou sanctuarisé. Vénus s’applique à fourrer de la vie partout où les convenances, les clichés, les préjugés (ou les tabous) ont vaporisé de la mort. Il se comporte avec le "réel" comme le coq avec l’œuf : de l’art comme fécondation.
Vous enseignez, entre autres, l’écriture dramatique à vos élèves de l’ENSATT mais qui vous a appris à jongler avec les mots comme vous le faites ?
Faulkner, Sénèque, Céline, Shakespeare, Dostoievski, Dante, Cervantès, Beckett, Char, Rabelais, Joyce, Onetti, Hrabal, Pasolini, Kraus, Müsil, Kafka, Sade, Rimbaud, Zola, Lorca, Conrad - pour ne citer que les archanges tutélaires (oublis inclus). Pour l’essentiel, mon rôle de pédagogue à l’ENSATT consiste à transmettre aux jeunes écrivains avec qui je travaille ma passion de la lecture.
La musique semble tenir une place importante dans votre vie. Etes-vous musicien où vous aide-t-elle juste à embellir vos jeux de scène ?
J’ai trouvé la combine pour intégrer l’orchestre sans avoir à travailler mes gammes... Je fais partie d’un agencement collectif par lequel la musique se dote d’un devenir-parole (et par lequel la littérature réalise son devenir-musique). J’écris en percussionniste, je musique en diseur. Mon côté "irrégulier de la musique" ?
« Angelus Novus » est un concert parlant, une jaserie jazzique, joué à Tours le 2 mai 2006. Pouvez-vous-nous en dire un peu plus ?
"Angelus Novus" est le titre d’une aquarelle de Paul Klee dont Walter Benjamin avait fait l’acquisition en 1929, et qui lui a inspiré la 9è de ses célèbres "Thèses sur l’histoire". L ’ange (nous) regarde vers le passé, contemplant l’histoire sous la forme "d’une seule et unique catastrophe, qui ne cesse d’amonceler ruines sur ruines et les jette à ses pieds." Pour Benjamin, ce n’est pas le progrès qui est la règle, mais la catastrophe. Notre devoir n’est pas d’œuvrer à l’avènement d’un monde exempt de contradictions, mais de résister à la force d’attraction de la catastrophe.
Pour reprendre la formule d’un des meilleurs lecteurs de Benjamin, Michaël Löwy, "le présent éclaire le passé, et le passé éclairé devient une force au présent." J’ai imaginé une petite fable susceptible de relayer cette méditation sur l’histoire et la dialectique entre passé et présent : dans un rêve, le héros échange son sommeil contre l’amour d’une femme. Il ne tarde guère à réaliser qu’il est impossible de jouir du présent faute de l’oubli réparateur que procure le sommeil... Il s’agit d’un opéra - ou plus exactement d’une forme d’operatorio, opéra interprété "au pupitre", sans autre mise en scène que la disposition spatiale fixe des interprètes. "Jaserie jazzique" est une autre façon de dire "théâtre de parole en jazz", ou "jazz poélitique"...
Expliquez-moi « jactances », s’il vous plaît.
La jactance, c’est la parole sans P. majuscule.
Vous écrivez aussi des chansons. A quels artistes les proposez-vous ?
J’ai écrit pour Jean Guidoni et Anna Prucnal. A présent pour l’essentiel dans le cadre des ouvrages dramaticojazziques que je conçois avec l’ami Padovani
Quels rapports entretenez-vous avec la Radio France Culture ?
A ce jour, une douzaine de mes pièces ont été mises en ondes et diffusées sur France Culture, qui m’accompagne (et que j’écoute quotidiennement) depuis bientôt 25 ans. En juin prochain, la chaîne proposera un "cycle Enzo Cormann" qui permettra d’entendre des pièces anciennes ou récentes qui n’avaient encore été enregistrées.
J’ai repris pour la circonstance le jazz poem "Mingus, Cuernavaca" en compagnie de l’Orchestre National de Jazz. Daniel Emilkork interprétera Theo Steiner dans "Toujours l’orage". On entendra Bérangère Bonvoisin et Cécile Backès dans une pièce inédite : "L’autre" (que je mettrai en scène en janvier 2007 au Théâtre National de la Colline), etc... Le jour où un gouvernement se croira fondé à mettre un terme à cette radio unique au monde, on me trouvera au nombre des grévistes de la faim enchaînés aux colonnes de Buren sous les fenêtres du Ministère de la Culture (et de la communication).
Vos vignettes, association de vos propres photos et de vos mots et visibles sur votre site, sont un pur régal. Une chose m’intrigue pourtant : pourquoi aucun humain ni aucun animal ne figurent sur vos images ?
Parce que je suis encore incapable de les photographier (mais je me soigne).
Cher Enzo, il est temps pour nous deux de continuer notre route, je vous laisse donc le mot de la fin.
"La perfection fut dans le trajet / comment serait-elle dans la trace ?" (Bernard Noël)