"Des foules, des bouches, des armes" d’Alban Lefranc

"Des foules, des bouches, des armes" d'Alban Lefranc

Alban Lefranc confirme tout le bien que l’on pensait de lui et de son écriture, après la force poétique et nostalgique d’ "Attaques sur le chemin, le soir dans la neige" qui avait marqué très positivement notre sens critique.

"Des foules, des bouches, des armes" est dans la lignée et la continuité du précédent livre d’Alban Lefranc qui rendait un hommage référentiel, sensitif et corporel à Fassbinder, avec une acuité rare. Lefranc poursuit son jeu de regards, promène sa caméra diachronique embarquée dans les réminiscences d’un pays et d’une époque qui le troublent. On est saisi par la beauté et la noirceur de cet ensemble hors norme qui flirte avec l’histoire globale des peuples en soufrance et la solitude des parcours individuels les plus marginaux, les plus attachants aussi.

"Des foules, des bouches, des armes" parle de la culpabilité collective de l’Allemagne d’après Guerre, de l’homosexualité, de destins liés par le malheur. Des voix qui s’entrechoquent, entre haine et courage, en toute dignité. Un trou béant qui tente d’exister comme un organe à part entière qu’on n’a pas peur de montrer à la face du monde.

"Des foules, des bouches, des armes" s’installe sur le champ lexical de la honte séculaire de tout un peuple, exprime la difficulté de sortir d’un Tsunami générationnel, de l’impasse qui est consécutive à l’antisémitisme et au national socialisme.

Mêlant le romanesque, le documentaire, la prose poétique et la poésie tout court, ainsi que l’étude politique des moeurs, Alban Lefranc nous offre une fable hors du temps qui recycle des dépêches AFP, des mots de Cohn-Bendit et qui disserte avec talent et pertinence sur le thème de la victime.

La figure de la Bande à Baader côtoie les deux côtés de Berlin, le couple formé par Grudrun Ensslin et Bernward Vesper et des tas d’autres intrigues en filigrane, que l’on peut retrouver dans une chronologie précise qui s’étend de 1962 à 1977.

Alban Lefranc poursuit une oeuvre personnelle enthousiasmante autant défendable sur le fond que sur la forme, ne faisant aucun compromis avec son siècle, étant digne d’un passé qu’il exhume avec l’intelligence de son regard.

Alban Lefranc est un sociologue de la plume, un photographe littéraire à la focale saisisante de sensibilité, qui sait faire revivre les temps fantasmés avec une énergie et une exigence qui forcent le respect ; il est le témoin privilégié d’une jeunesse en ruine et en faillite qui a profondément rendez-vous avec notre histoire intime et celle des sentiments tragiques.

"Des foules , des bouches, des armes", Alban Lefranc, Melville Editeur

"Des foules , des bouches, des armes", Alban Lefranc, Melville Editeur