"Sumo sur Brin d’herbe" d’Alexandre Millon

"Sumo sur Brin d'herbe" d'Alexandre Millon

Le dernier roman d’Alexandre Millon est fidèle à ses précédents ouvrages, entre la nostalgie d’un pays latin perdu, la réminiscence des jours anciens d’un baroudeur des sentiments et la truculence jubilatoire de cet homme de lettres tiraillé entre plusieurs langues et appropriation particulière du verbe, des syntagmes et des expressions imagées.

Ce livre écrit lors d’une résidence d’auteur à Rome est avant tout un portrait de famille, les destins mêlés d’un groupe partageant le même sang, les mêmes gènes contrariés, le même malheur devenu quotidien et ordinaire.

« Sumo sur Brin d’herbe », titre d’une poésie remarquable n’est pas ce titre abscons et plein de codifications qu’on pourrait croire de prime abord. Le roman est, en effet, une sorte d’allégorie bienheureuse sur le trop plein, le gavage de l’esprit que peut exercer un père sur un fils, une vaste dissertation à la fois simple, populaire et ambitieuse sur des individus qu’on a forcément croisé, qu’on a vu dans des documentaires de télévision ou que l’on a côtoyé de près au moins une fois dans sa vie. N’avons-nous pas tous un jour ou l’autre dans notre vie été comme la figure asiatique du Sumo, un individu enfermé dans un corps que l’on a pas choisi, obligé de livrer un combat qui n’était pas la nôtre ? Voilà l’enjeu de ce nouvel écrit profondément humain et original de ce livre.

Alexandre Million excelle dans la peinture des choses élémentaires et fondamentales avec cette gouaille qui n’appartient qu’à lui. « Sumo sur Brin d’herbe » est peuplé, en sa jungle lexicale, de trouvailles scénaristiques pleines de sens. Citons par exemple cet homme qui a le cœur à droite, une irrigation du sang qui doit forcément avoir des conséquences incongrues sur son mode de pensée et d’agir.

« Sumo sur Brin d’herbe », est un livre d’ambiance avec des tas de choses récurrentes dont on se délecte avec un plaisir rare, cela va de l’obsession du champ lexical du Canard à la présence immanente de l’orgue de Barbarie si cher à son auteur.
Million réinvente sa langue à chaque livre, il nous ouvre son dictionnaire de captations de son semblable. Il agit comme un inventeur, un sociologue et le photographe d’un milieu en voie de disparition. Avec patience et force de détail il nous raconte les mémoires des oubliés, de déracinement et de solitude en pleine urbanité.

Les parfums d’Italie en plein Bruxelles, la mal-être de toute un tranche de la population qui n’a jamais droit de cité, les blessures de l’amour et le personnage de Léon, à la fois détestable et attachant dans sa solitude, sa violence contenue, Léon le naufragé permanent traînant ses vies d’exil dans une existence sans plus aucun relief que l’amertume.

« Sumo sur Brin d’herbe » est un roman précieux, attachant et hors norme. Derrière sa Moustache hérité à son grand-père Alexandre Million offre une nouvelle pierre à une œuvre iconoclaste qui mérite qu’on s’y arrête. Une nourriture terrestre devenue bien rare de nos jours. A lire si on est avide d’humanisme et de perceptions vraies.

« Sumo sur Brin d’herbe », Alexandre Millon, Editions Luc Pire, 2006

« Sumo sur Brin d’herbe », Alexandre Millon, Editions Luc Pire, 2006