Caroline Ha Thuc, un auteur sort de sa coquille

Caroline Ha Thuc, un auteur sort de sa coquille

Comment garder son esprit critique (et ne pas perdre de son mordant) lorsqu’on reçoit un livre réalisé par deux femmes qu’on admire beaucoup et dont on a la chance de bien connaître les parcours, les travaux précédents et respectifs ?

Rien de plus simple, il suffit de ne faire aucun cadeau à celles-ci et de se laisser porter par le pouvoir intrinsèque d’une œuvre. On ne pardonne rien à ses amis sauf s’ils ont un talent irradiant que personne ne peut mettre en doute. Fort heureusement, pour moi, "La solitude de l’œuf" est un livre admirable dans tous les sens du terme. Enorme coup de cœur pour cette œuvre d’art livresque.

Caroline Ha Thuc, metteur en scène de pièces de théâtre, collaboratrice régulière du Mague, férue d’Art plastique et Anne Van der Linden que l’on aime et défend depuis longtemps ici, œuvrent en commun au sein du premier roman de la française exilée à Londres. En effet, Caroline Ha Thuc sort "La solitude de l’œuf" chez Ragage et Anne Van Der Linden illustre cette fiction audacieuse et atypique.

Autant vous le dire de suite "La solitude de l’œuf" est une réussite totale. Tout dans ce projet force le respect et appelle le laudatif. Couverture de toute beauté, illustrations fortes et pertinentes, originalité du propos et grandes qualités d’écriture, nous ne sommes pas face à un bouquin ordinaire mais bel et bien devant un objet-livre de toute beauté, un carrefour de talents et d’énergies.

Un petit détail formel mais qui a son importance, le livre possède en sa cosmogonie imprimée un ruban bleu clair, servant de marque page, qui est exactement de la même couleur que celui que porte la poupée salie de la couverture (photo de Déborah Meyer) ; c’est à des détails pareils que l’on reconnaît le véritable travail des grands artisans de la Littérature.

Cette jolie poupée blonde et blanche jetée en pleine forêt est un symbole, elle sert de préambule à une histoire fantastique étrange et plein de suspens où le quotidien le plus banal peu renvoyer à de bien curieuses obsessions récurrentes.

L’œuf, la matrice, l’ovulation, le corps jaune... la maternité dans ses expressions les plus saugrenues est à la base de la réflexion sous-jacente de ce roman rondement mené de mains de maître par la jeune auteur qui fait montre de belles qualités, outre d’écriture proprement dites, mais de savante mise en scène de son imaginaire.

L’histoire : un couple de jeunes parisiens, Marianne, une blonde à frange (qui n’aime pas faire l’amour, du moins avec son compagnon) et Pierre, un garçon solitaire qui n’a pas peur des silences, accepte un travail banal de gardiennage au sein d’un Musée de poupées dans une province qui boit de la mirabelle et de la prune. Parallèlement, les deux jeunes gens tentent de faire un enfant et ce désir profond va s’insinuer de manière inhabituelle et très obsessionnelle dans leur vie sous des formes qu’ils n’auraient jamais envisagées.

Voilà l’alibi, le joli prétexte à une réflexion très rafraîchissante, à la fois tendre et cruelle sur les difficultés, les tenants et les aboutissants dus au désir de grossesse.

Le couple y est disséqué avec la truculence et l’acuité de l’œil de Caroline Ha Thuc qui excelle dans sa manière de dire avec bien plus long des phrases courtes que n’importe quel verbiage qui se regarderait le nombril de la création.

"La solitude de l’œuf" est un livre OVNI qui ferait un film d’auteur très réussi. En attendant, ce roman-objet est une œuvre d’art en "phrases" avec son époque, faite de culpabilité et de questionnements existentiels, dans un temps qui perd ses repères. L’auteur fait bien davantage que de sortir de sa coquille, un grand écrivain à plume est né.

"La solitude de l’oeuf", Caroline Ha Thuc, Ragage, 2006, 14 euros 90

"La solitude de l’oeuf", Caroline Ha Thuc, Ragage, 2006, 14 euros 90