Interview Franck Godeau

Interview Franck Godeau

Franck Godeau, le bien nommé, n’attend plus que vous et votre retour critique sur son travail de plasticien érudit qui manie aussi bien les mots que les images. Alors visitez ses oeuvres. Découvrez donc le travail original et très inventif d’un ultra sensible qui va vous toucher par la beauté de son oeil et l’extrême délicatesse qu’il met dans ses créations.
Voilà un artiste multimédia dans le premier sens de ce terme trop souvent galvaudé. A la fois poète, comédien, peintre et dessinateur, Franck Godeau est vraiment un bon client pour répondres aux judicieuses questions de Cali Rise.

Bonjour, Franck. Peut-on dire de vous que vous êtes un Titi parisien ?

Bonjour Cali, ça serait mentir que de dire que je suis un titi Parisien, je suis une sorte de nomade.. un peu du nord.. un peu du sud.. un peu de l’ouest.. Paris me semble le meilleur endroit pour voir tous les horizons.

Vous êtes passé de la chanson au théâtre, en étant tour à tour comédien puis metteur en scène, et de l’écriture à la peinture. Est-ce pour laisser le champ libre à votre sœur Valhère ?

C’est du sang de l’arrière grand-père Andalou qui coule dans les veines de ma sœur. Elle était faite pour ce métier, je n’ai donc pas eu à céder quoi que ce soit. J’ai mis du temps avant de savoir ce que je voulais faire de ma vie. Je n’avais pas de vocation déclenchée par le destin. Alors je me suis laissé porter encore par mon nomadisme.

Vous peignez tour à tour des corps et des objets. Si vous pouvez vous saisir facilement d’une bouilloire comment trouvez-vous vos modèles ? Par petites annonces ou ils sortent simplement de votre imaginaire ?

C’est l’occasion d’une rencontre souvent. Chaque corps exprime quelque chose de différent. C’est dans la rencontre que je remarque les gestes, les mouvements incontrôlés qui révèlent la part cachée de l’être. Les objets sont pareils, comme des prolongements du corps, un autre bras.. mais ils sont souvent creux, prêts à être remplis, parce qu’ils servent à ça, et qu’ils n’existent que pour cette fonction. Un être vide, est perdu.

Pourquoi avoir choisi Montmartre comme lieu d’habitation ?

C’est un quartier qui reste à échelle humaine. J’aime m’y promener dans les foules de touristes, écouter les langues, regarder les visages. Et puis le lieu est comme un village, des petites rues, des petites places.

Votre atelier se situe à votre domicile mais vous peignez aussi sur les murs. Pouvez-vous me décrire ce que toucher la peinture représente pour vous ?

J’ai un rapport très physique à ma peinture. Je ne sais pas peindre sur une toile, je n’aime pas ça. Je peins sur des planches de bois, ça me permet de racler la peinture, de dessiner à la craie, de poncer, de recouvrir ce qui ne me plait pas. J’ai besoin de ce rapport de force pour établir ma volonté de faire surgir ce que je ressens. C’est sans doute un rapport violent et sensuel, puisqu’il est toujours un échange entre le corps que je dessine et le mien.

Le côté tactile et sensitif existe-t-il aussi dans ce que vous appelez l’art numérique ?

C’est une question vaste, parce que l’art numérique reste un travail de l’image ou de l’espace. Beaucoup de plasticiens aujourd’hui font des installations à partir de projections numériques. Mais ça reste un rapport abstrait il me semble. Je ne pourrais pas abandonner mon besoin de toucher ce que je fais.

Votre représentation de la femme est très différente de ce que l’on peut voir habituellement. Pourquoi ?

Je me souviens des poèmes d’Aragon pour Elsa, sa femme et de Paul Géraldi qui écrivait « toi et moi ». La poésie a sans doute développé en moi une idée fantasque de la femme. Elles restent des muses.. mais sont souvent pour moi des muses-lierre. La femme est nue dans mes tableaux, mais souvent bardée d’accessoires qui la rendent violente. C’est ma contradiction qui se révèle : entre douceur et violence.

Par votre travail de recherche sur le corps, qu’essayez-vous d’atteindre ou de nous faire atteindre ?

Je ne peux pas continuer de peindre sans avoir toujours en point de mire la tension. Que ce soit entre les lignes vides ou pleines, les rapports conflictuels entre les corps noirs et l’espace raclé autour, la déformation du corps aussi... C’est cette tension du vide en nous qui me pousse à faire ce travail. Je ne crois pas à ce no man’s land en l’Homme, je crois en quelque chose de plus profond, de plus absolu qui n’est pas un dieu mais l’homme dans la toute puissance de sa manifestation. Je crois qu’au-delà de la réalité perceptible par nos sens il y a autre chose et que seule la création peut nous le révéler. Je suis en quête d’absolu, je cherche à atteindre l’instant ultime où la peinture tombe dans le gouffre de l’inconnu, et la laisser là, afin que celui qui la regarde au-delà de ses sens, vienne à rencontrer son propre inconnu.

Avez-vous totalement cessé d’écrire ? Ce qui serait fort dommage pour nous.

Je n’ai pas cessé d’écrire. Mais l’écriture a perdu de sa nécessité à mesure que j’ai commencé à peindre. Je me souviens que Marguerite Duras disait : « si j’avais appris le piano, je n’aurais pas écrit. »
Je crois qu’il est difficile de se donner complètement à un art si on s’éparpille.
Mais l’écriture est là, toujours, depuis vingt ans qui me suit. C’est ma compagne de toujours, du jour où ne pouvant me faire entendre j’ai commencé à écrire pour être lu. J’aime deux femmes sans pouvoir choisir, c’est un dilemme qui me suivra toujours.

Je vous offre de mettre un point final à cet entretien bien trop court...

Permettez-moi de partager avec vous ce texte sur mes doutes :

Je ne sais rien encore de ce qui va m’arriver - de ce que je suis sans le savoir et qui est profondément germé en moi. Je ne sais rien de toutes ces lignes qui vont s’inscrire sur mes toiles, arranger des univers encore inconnus de moi, nouveaux, surprenants sans doute. Je ne sais rien. J’attends et je regarde. La maladie de mes doigts m’empêche de toucher le monde. C’est insensible ou douloureux, c’est selon. C’est une distance supplémentaire avec la forme, avec la peau, avec la sensation de matière de chaque objet que je touche. Le passage ne se fait pas. Je suis retranché à l’intérieur de la coque vide de mon corps/âme - isolé dans le froid de ma nuit. Personne n’écoute encore. J’aimerais marcher dans les dunes, ce soir, écouter la mer, ce soir. Serrer bien fort mon manteau de laine, une écharpe, avoir un bonnet qui me donne chaud à la tête. J’aimerais ça. Marcher dans la nuit sans voir la mer. Essayer de penser à ce qui pourrait bien m’arriver et qui n’arrive pas. Comprendre le pourquoi de ce vide qui perdure. Etre loin du bruit de la rue, des camions, des voitures et des gens qui parlent. Je reconnais chaque connexion de ma mémoire dans les mots que j’écris. Ecueils devenus visibles, qui sont sortis de l’eau sans que je puisse les éviter, naufrage absolu. Tomber. Il y a l’issu possible, certaine, où j’arriverai sûrement mais je ne sais rien de ce que je suis, rien encore. C’est là, ça se dort et puis ça ne fait pas le bruit qu’on attendait. La machine du monde ronronne, tu ne l’entends pas.

Moi j’entends, c’est bien là que ma peau se fissure, que le monde entre encore et soulève la peau, la décolle, me l’enlève pour mettre à vif la sensation du mal d’exister. Tu vois je me remets à écrire, après avoir rempli de traits et de peinture des carrés d’agglomérés sans aboutir à aucune forme, à aucun Dieu, à aucune raison de continuer ce travail imbécile, ces mémoires, ces névroses, ces obsessions qui n’apportent plus, ne portent plus. Alors la balance penche en faveur d’une abstraction de l’écriture, d’un ensemble de traits reliés qui forme des mots sans destination, libérés de l’horizon idéal et toujours lointain, qu’on atteint jamais, même en courant très vite. Il n’y a que les enfants qui croient qu’il y a quelque chose à toucher. Moi je ne sais rien de ce que je suis encore.

@Franck Godeau

Le blog de Franck Godeau

Son site professionnel

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