Interview du procureur Daniel Stilinovic

Interview du procureur Daniel Stilinovic

Surnommé le proc aux tiags, Daniel Stilinovic est une figure de la Justice française ; une gueule même. Une de celles qui ne la ferme pas et ne se laisse pas marcher sur les pieds. Au coeur de l’affaire, des disparus de l’Yonne, ce poil-à-gratter mis au placard par sa hiérarchie n’en finit pas de se rebiffer...
Une interview, en direct, de votre envoyé spécial Théophratse Lorrain

1- Si je vous dit "votre honneur", vous me répondez ?

Je réponds à l’intéressé qu’il regarde trop les feuilletons américains. C’est du même tabac que les mandats de perquisition et autres yankeniaiseries. Et puis votre honneur, c’est trop d’honneur, car chez les Amerloques on ne s’adresse ainsi qu’au juge. Là-bas le ministère public n’a pas le statut de magistrat.

2- Où en êtes-vous aujourd’hui de vos démêlées avec la Justice ?

Mon combat contre la justice ? Perdu !!! J’ai tout gagné en droit, deux fois devant le Conseil d’Etat, aux assises de l’Yonne dans l’affaire Louis, où l’avocat général et l’avocat des parties civiles m’ont publiquement rendu hommage en reconnaissant que j’étais le seul à avoir fait mon boulot : rien n’y a changé. On sait qui est le responsable de l’enlisement de l’affaire, le juge Bourguignon lui-même, à qui le fameux NON a été attribué par expertise graphologique, mais on s’en fout au ministère : pas question de rouvrir le dossier !
Mon idée de la justice ? Elle est faite pour les pauvres et les Arabes. Elle est complètement bloquée tant au pénal qu’au civil (trois à cinq ans pour la moindre procédure) et seuls les référés au civil et les flags au pénal marchent à peu près bien... dans le sens de l’abattage bien sûr !!! La justice est à la botte du pouvoir ; d’ailleurs elle l’a toujours été : la vocation à la soumission est la condition pour faire carrière dans la magistrature.

3- On rejuge Emile Louis, quelle en est l’utilité, la nécessité ?

C’est un droit sacré de la défense que de pouvoir faire appel d’une décision de justice. Longtemps on n’a pu contester les arrêts des cours d’assises au motif que la justice populaire (le jury) ne saurait se tromper, puisque rendue au nom du peuple français... Aujourd’hui on le peut et c’est bien. Quant à Emile Louis, personnage qui ne m’est pas très sympathique, il ne fait qu’user d’un droit, ce qu’on ne saurait lui reprocher. Et puis ça lui permet de partir en promenade, vaincre la monotonie de la taule...Au demeurant il a également fait appel de la décision de la cour d’assises de l’Yonne de novembre 2004, où il a pris perpette. Ce qui m’a choqué dans ce verdict, ce n’est pas qu’il soit condamné à la réclusion criminelle à perpétuité, c’était amplement mérité ne fut-ce que pour un seul assassinat, mais qu’il ait été condamné pour sept meurtres alors qu’il n’en a reconnu que deux. Les cadavres des cinq autres victimes n’ayant pas été retrouvés, il appartenait au ministère public d’apporter la preuve qu’il était auteur de ces cinq homicides. La pression publique, à la place de la justice, en a décidé autrement.

4- Si on vous écoute, on est contraint de croire à la vie après la mort : car comment expliquer que le gendarme Jambert se soit suicidé de deux balles dans la tête ?

Marrant comme la justice veut absolument accréditer la thèse du suicide ! Je ne suis témoin de rien dans cette affaire, le témoin, aux termes de la loi, étant celui qui a personnellement vu ou entendu quelque chose concernant l’enquête en cours. Or quand Jambert décède, je suis en poste à Briey en qualité de substitut du procureur, et apprendrai plus tard la nouvelle par la presse. Mais j’ai comme tout un chacun pris connaissances des diverses informations relayées par les médias, que j’ai simplement trouvées sur le net. La première autopsie accrédite nettement la thèse du meurtre. Or Jambert devait, quelques semaines plus tard, être entendu comme témoin par le juge d’instruction Lewandowski à Auxerre... La deuxième autopsie semble contredire ces premières conclusions. Je ne me prononce pas, n’étant pas médecin-légiste, mais trouve curieux une antithèse aussi tranchée. Enfin, l’expertise balistique affirme que l’arme qui a servi au meurtre du gendarme n’est pas celle qu’on a retrouvée soigneusement alignée en travers des jambes du cadavre, position incompatible avec la thèse du suicide. Dieu sait que j’en ai vus des suicidés à l’arme à feu durant ma carrière ! De plus, la carabine de Jambert étant une arme automatique, ce n’est pas deux balles qu’il aurait dû se loger dans la tête, mais le chargeur complet. Deux balles dans la tête avec deux orifices d’entrée différents : simplement ce fait suffit largement à accréditer la thèse de l’assassinat. De qui se moque-t-on ?

5- On vous a aperçu plusieurs fois enquêter du côté d’Auxerre. Qu’en est-il ? Vous connaissez l’assassin ?

Foutaises ! Radio Tam-Tam ! Du sensationnel comme en aiment les journaleux. Je vais parfois à Auxerre, à Chablis plus exactement, voir un pote viticulteur, me refaire une provision de Chablis et de calme pour mes nerfs qui en ont bien besoin. J’en profite aussi pour rendre visite à un vieux curé de campagne, ami de vingt-cinq ans aujourd’hui en retraite, qui a longtemps desservi la paroisse d’Appoigny. Nous parlons philosophie car c’est un sage et un érudit. (Ce curé de campagne était par ailleurs titulaire de la chaire d’anthropologie religieuse à l’université de Paris VII...) Et puis je ne tiens nullement à risquer le sort de Jambert !
N’empêche ! si j’avais le moindre élément, je n’hésiterais pas à témoigner, sachant que cela ne servirait de toute façon à rien. L’affaire a été étouffée pour raison d’Etat : voir ma réponse à la question N° 2. On sait que le juge Bourguignon est l’auteur du fameux NON, anonyme et c’est pourtant moi qui ai trinqué à sa place. Je me fous pas mal qu’on lui demande ou non des comptes, mais il me reste sur l’estomac d’avoir été puni à la place d’un autre. De toute façon je n’ai aucune chance de voir le ministère me dédommager un jour du préjudice que j’ai subi et du calvaire de cinq années qu’on m’a fait endurer. Pourtant ce n’est pas faute à mes avocats (maîtres Vorms et Gandar, du barreau de Metz) de s’être démenés auprès de la Chancellerie ! Je tiens à leur rendre publiquement hommage pour leur combat contre l’injustice.

6- N’avez-vous pas envie d’aller habiter au Mans dont on dit que c’est une ville agréable à vivre ?

Le Mans et son circuit des 24 heures, ses grasses rillettes au cochon gras, son évêque je suppose ? Je m’en tape ! A vingt ans, Parigot-tête de veau sans le sou, je cherchais une terre pour être chez moi, une grande cabane à la campagne bien sûr ! que j’aurais restaurée, bichonnée pour me sentir chez moi et enfin de quelque part. Aujourd’hui je m’en tape : je suis chez moi partout et si demain je dois foutre le camp au Canada, j’y serai aussi bien que je l’étais, à quinze ans, dans la Croatie natale de mon père, lorsque j’y partais en vacances pour les mois d’été.


7- Votre actualité littéraire : publier sous la direction d’un repris de justice, c’est encore et toujours un pied de nez aux institutions non ?

Mon dernier roman, un polar plutôt, est sorti en mai dernier aux éditions du Cherche-Midi dans la collection "procédures criminelles", collection effectivement animée par un ancien taulard passé plusieurs fois aux assises. Clin d’oeil à cette chienne de vie ? Provocation pour rire et faire rire ? Pied de nez à la justice ? Certes il y a un peu de tout cela. Mais pas seulement : contribuer à la réinsertion sociale d’un homme qui était encore prisonnier quelques mois avant que je fasse sa connaissance m’apparaissait naturel. La vie me mettait à même d’accorder pour une fois mon action et à mes idées. Il ne suffit pas en effet de prêcher des bla-blas généreux sur la réinsertion, encore faut-il y croire un peu ! C’est également le sens de mon engagement au Théâtre de la Seille. Je me souviens d’un ami procureur, c’était il y a vingt ans et nous étions tous deux substituts à la section criminelle du parquet de Paris, à qui je parlais d’Alphonse Boudard, qu’un ami m’avait fait rencontrer quelques jours plus tôt. Sa réaction fut foudroyante : "Boudard, c’est un ancien voyou !" Le cri sortait du coeur. Dans notre justice ce genre de discours est courant. Réinsérer oui, effacer jamais ! Ton casier judiciaire te colle à la réputation exactement comme le fer du galérien marquait à tout jamais son épaule.


8- Vos projets culturels ? Scenarii, livre, théâtre ?

Faire enfin publier "On sera rentré pour les vendanges", après la condamnation de mon plagiaire, Olivier Larizza et de son éditeur Anne Carrière, commencer les répétitions en janvier de ma troisième pièce, un drame qui se passe en maison de retrait, sortir enfin dans la sérénité un vieux projet : une série policière avec un héros récurent, un marginal bien sûr, dont je me demande s’il sera proc ou flic ou ancien proc ou ancien flic, en tout cas c’est sûr ! un désintégré congénital de toutes les institutions.

9- Quand pourra-t-on venir vous voir plaider à Metz ?

Requérir cher Théophraste, un procureur requiert, un avocat plaide. Dans les deux cas ils parlent pour gagner leur bifteck, car pour le reste ça ne sert souvent à rien, la religion du tribunal étant déjà faite. Quand ? Jamais nom de Dieu jamais ! J’ai commencé ma carrière comme magistrat au parquet, c’est à dire, malgré les apparences, en homme à peu près libre. Je l’aurais finie en fonctionnaire de parquet : les grattre-papiers de la Chancellerie nous font marcher aux statistiques, nous ont même pondu une prime de rendement, à nous autres magistrats, démontrant par là qu’il ne s’agit pas tant de poursuivre à bon escient ou de bien juger, mais de faire du chiffre... J’ai le droit de parler, j’ai donné ! On m’a poursuivi dans l’affaire des Disparues de l’Yonne alors même que le rapport d’enquête initiale de l’inspection générale des services (nos boeuf-carottes à nous) reconnaissait que j’avais fait mon travail. Mais il fallait une tête de turc. Il n’y en avait qu’une de Yougo disponible, elle a fait l’affaire. Cette justice n’est pas ma justice, la justice républicaine en laquelle, pauvre naïf, j’ai cru en choisissant ce métier. Vrai, j’ai trop lu Gaston Bonheur et sa Trilogie de l’école enchantée...

10- Le mot de la fin ?

Aujourd’hui j’essaie d’être moins con que les cinquante sept premières années de ma vie : je ne fais que ce que j’ai envie de faire, écrire, peindre (je me suis mis à l’aquarelle), ne pas ruminer mon passé (pas trop !), cultiver l’amitié... Comme disait la Bruyère : il suffirait à l’homme sage que cela s’appelât travailler.