Théâtre : "Jacques two Jacques"
Contre le terrorisme des grands de ce monde, contre leur bêtise crasse et leur omnipotence, des mots, les mots de Jacques Bonaffé et ceux de Jacques Darras, francs-tireurs de l’impossible, réveillent en nous le bonheur d’êtres des hommes, fétus de paille face aux maux, titans grâce à la parole.
Lorsqu’on a fait ses gammes sous les auspices de l’impénétrable et ténébreux Jean-Luc Godard, peut-on devenir un comédien « normal » ? Assurément non ! Jacques Bonaffé ne le sait que trop bien lui qui arpente désormais les sentines poétiques et surréalistes abandonnées de tous.
A ses cotés, devant ou derrière lui, comme un guide, un premier de cordée, mais également comme un ami, une ombre fidèle, un partenaire enjoué, le poète Jacques Darras. Ce chantre de La Maye, rivière pleine d’ondines et d’images oubliées des dieux, mais aussi traducteur des poètes américains Whitman, Lowry et Pound, le seconde par ses textes et sa voix de stentor.
Ensemble, ils livrent au spectateur ébaubi un spectacle à nul autre pareil. La scène devient installation d’art contemporain, entre projection d’images et champ d’investigations corporelles, studio d’enregistrement, loft, promontoire, tribunal et perchoir. Jacques Bonaffé y fait entendre son chant et admirer sa vaste palette de comédien hors pair : il chante, il danse, il joue, il mime, il déclame, il brasse de l’air à dessein ou non, joue les équilibristes, les saltimbanques, les hommes épris de vérités et fous de désirs pour Poêsis en voix de disparition. Car dans Jacques two Jacques c’est bien de cela qu’il s’agit : vocaliser ou donner corps à la parole mantique.

Mettre en exergue cet art enfoui dans l’inconscient collectif, le faire sourdre pour qu’il réveille en chacun des fragrances oubliées. Défricher et déchiffrer la poésie pour les deux Jacques, c’est comme tenter de souligner les contours d’une frontière invisible qui n’existe sur les cartes que par la volonté des hommes ou de la langue. Alors, bien sûr, il y a la Belgique qui sert de prétexte à cela, cet état raillé en son temps par Baudelaire qui, poète parmi les poètes, donnera le la aux blagues belges, mais il y a aussi d’autres frontières : les contours finement ourlés ou délicatement ciselés de la voix qui dit le chant d’Orphée à l’égal des aèdes et rapsodes d’autrefois. L’artiste peut tout, l’artiste doit tout : la licence est là sans conteste également présente dans ce tableau élégiaque et pourtant résolument moderne, soit dans la mise en scène, soit dans les litanies ou les redites du texte, quelquefois également dans l’avalanche de références, de sous-entendus qui égarent l’auditeur et le spectateur.
Mais telle est aussi la vocation de la poésie : rêverie et égarements de sens. De toute façon, 1h10 de spectacle avec ces deux hommes-là équivaut à un tsunami poétique, à un long dérèglement des sens qui vous estourbit mieux que n’importe quel coup de gourdin asséné par un malandrin virtuose. « Jacques two Jacques » c’est aussi, convoqués au plateau scénique, Jacques Brel, Jacques Roubaud, Jacques Prévert, mais aussi Jacques Rivette et Jacques Doilon avec lesquels Jacques Bonaffé a grandi ; à l’ombre de leur objectif . Et combien d’autres fantômes ainsi conviés à prendre place sur scène et dans les travées des spectateurs : ceux de Ensor d’abord, mais aussi Van Eyck.

Moins enjoliveur : la bêtise des hommes qui peut, accompagnée par un train qui défile sur un écran ou le flot de la Meuse ou de La Maye, ou encore des nuages à la panse floconneuse, se montrer digne du plus grand intérêt. Tout ce capharnaüm, cet inventaire à la Prévert ou à la Pérec, devient un immense plaisir du palais, les mots deviennent chair sous les élans graciles de Bonaffé, un régal des yeux, lesquels roulent dans leur orbite écarquillés, un doux murmure aux pavillons et aux tympans de nos temples longtemps en ruine et qui renaissent à la caresse des mots.
Un voyage avec, pour et par les mots. On succombe, faut-il encore le dire, à cette invitation qui refuse l’extatique raideur et rigueur des poèmes gravés dans les belles pages des livres qu’on n’ouvre pas de peur de fâcher quelque dieu.
A voir absolument.
"Jacques two Jacques", vu au Théatre de la Manufacture de Nancy.
"Jacques two Jacques", vu au Théatre de la Manufacture de Nancy.