Critique de "Morts et remords" (La fosse aux ours) de Christophe Mileschi

Critique de "Morts et remords" (La fosse aux ours) de Christophe Mileschi

Encore un écrivain lorrain qui n’existe pas en son pays ! L’ombre des parrains craint le lumineux ! Car avec morts et remords c’est effectivement de lumière dont il s’agit ici. Et plus particulièrement celle des éclairages du passé sur le présent, des pratiques bassement politiques sur l’éthique...

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Mais qu’il me soit permis de donner immédiatement ici au lecteur la solution de l’énigme que propose Christophe Mileschi dans Mort et remords (La fosse aux ours) sans toutefois livrer les chemins qui mènent à elle. En effet, avec ce premier roman, c’est tout l’univers de cet universitaire grenoblois en quête du roman-monde qui est donné à voir et à découvrir. Plus particulièrement, Carlo Emilio Gadda et sa théorie du « groviglio » que l’auteur a muselée en une thèse passionnante et qui n’a de cesse de le hanter malgré lui (à moins que ce premier roman n’en soit l’expiation incarnée ?). Des indices.

Directement, mais noyé dans la masse : « de Pirandello à Malaparte, de D’Annunzio à Marinetti, de Bontempelli à Ungaretti, de Gadda à Pizzutto » ou indirectement, presque subtilement, en clin d’œil entre initiés : « mes livres où j’expliquais que tout mène à tout, et qu’on ne peut rien comprendre d’une simple allumette sans parler de l’arbre, de la forêt, du bûcheron, de sa femme, de leurs habitudes alimentaires, de la culture du blé, des moissons, du temps qu’il a fait l’an passé, de la centrale électrique qui alimente le moulin où l’on fait la farine, de l’âne du meunier... », l’écrivain atypique italien, très peu fréquenté, que dis-je trop peu fréquenté en France est abordé, évoqué, convoqué au chevet des hommes, par petites touches savamment distillées par Mileschi retord.

A travers, les remords d’un moine guerrier d’un autre temps, Vittorio Alberto Tordo (son double tutélaire tant les éléments biographiques s’entremêlent), qui, d’une guerre à l’autre, a embrassé tous les enthousiasmes guerriers au nom de lauriers de l’Histoire dit sa propre existence comme elle va (son père qu’il n’a pas connu, sa mère, veuve éplorée, son frère aviateur qui n’a guère eu la chance d’un Kessel ou d’un Roy), dit tout autant l’existence comment elle va.

Et elle roule cette existence à l’aune de cette théorie du « groviglio » (le un pour le tout hégélien), cette théorie que tous nous fréquentons sans même la connaître (la boule de neige qui roule sur les pentes montagneuses pour devenir avalanche, le battement de papillon à Bangkok qui devient ouragan en Louisiane) et qui clame la finalité comme la finitude de l’être humain empêtré dans ses contradictions, englué dans ses idées et idéologies comme le fantassin Tordo l’est dans la vase des tranchées et des boyaux mis à nu, mis à jour, mis au jour.

Une écriture limpide, sans fioritures, presque délicatement ouvragée oserait-on écrire si cette expression n’était pas usurpée par les pisse-froids qui sont critiques littéraires ou, pis encore, membres des jurys, voire président comme ce parrain mafieux de Philippe Claudel et sa troupe d’affidés en bandes molletières incapables d’ajouter à la liste du « génial » ouvrage de Brasme, cet écrit d’un lorrain (sans parler de l’autre zozo Patricola qui commet son second roman sans que le maître daigne même sourciller) digne de figurer sur la liste du prix Erckmann-Chatrian (il est promis pour T).

Passons, tant il est vrai que le professeur Mileschi, du temps où il officiait déjà à l’université de Nancy II, ne plaisait guère aux collègues, lui le professeur en perfecto et arborant un catogan de rebelle, en marge des us et coutumes universitaires, tant ces messieurs en veston et weston brillaient de leur commune mièvrerie et de leur appartenance à l’élite (mais il est vrai que Mileschi n’est pas né avec une louche en or dans le gosier, qu’il a été, lui fils de ritals, garde forestier, donc presque manant, ribaud, avant que de conquérir ses titres à la force du poignet. Enfin, peu lui chaut, les étudiantes l’adoraient et le lui leur rendait bien !). Ceci dit pour illustrer la théorie du groviglio.

Mais revenons à ce texte que je juge d’une belle écriture mâtinée de références littéraires et historiques, comme des bornes encadrant le récit de toute une vie au moment de l’effacement. Les grincheux, lui reprocheront, à juste titre, je crois, que les confessions du soldat ne fleurent pas l’authenticité : n’est pas Jünger ou Rigoni-Stern (que publie la Fosse aux ours) qui veut. Mais, parce qu’il n’est pas ceux-ci, ni un soldat, Christophe Mileschi peut dire et écrire les choses plus frontalement.

La fosse aux ours poursuit son travail de dénicheur de talents aux fragrances italiennes (on se souviendra des chroniques faites pour la presse belge regardant Pessinotto, Fusaro, Rigoni-Stern, Ferrandino). Il est dommage que l’éditeur ne renvoie pas les manuscrits aux auteurs ; même lorsque ceux-ci sont accompagnés des timbres et de lettres de relance. Autre petit bémol : l’étiquette représentation qui faisait son charme sur la couverture désormais fondue dans la quadri. A part cela, on recommande chaudement ce livre car comme chacun sait, la chaleur est soit humaine soit produite par le feu ou l’astre solaire, eux-mêmes engendrés par le big bang ou l’allumette, voire le verre de loupe qui embrase les margotins ou les fagotins qui ont été récoltés par la Befana, elle-même princesse transformée en pauvre bougresse hideuse, etc... bref le conte de fées. Et Mileschi nous en sert un d’admirable ici. A suivre...

Mort et remords, Christophe Mileschi, la Fosse Aux Ours, 2005

le 06/10/2005
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1 Message

  • 11 juillet 2006 16:05

    Cet article de Théophraste Lorrain est très intéressant, d’autant plus qu’il soulève et sous-entend des points de densité de Morts et remords ?
    J’ajouterai que ce roman a cette richesse de donner à comprendre que derrière la monstruosité de la guerre et la folie de ses guerriers, restent des hommes qui doivent jongler avec leur propre conscience morale et leur sensibilité. A comprendre que l’homme est un tout paradoxal à l’image de la littérature et de la Globalité.
    Christophe Mileschi, un auteur à suivre ! Effectivement ! Vient de praître ses deux derniers romans (parus en juin 2006 chez Castells) : Rue Marangon et Menga. Deux récits fort différents qui se rejoignent néanmoins dans une écriture toujours « limpide et sans fioriture ».
    Rue Marangon. La scène se passe à Prasia où le protagoniste, Tim, a l’habitude d’aller quotidiennement dans la rue Marangon, dit aussi rue des putes quand il a réussi _ comme chaque semaine _ à économiser les 6 flors requis pour monter avec l’une des prostituées. Jamais la même. En quête d’un plaisir qui lui donnerait la clef du hors-monde, du sacré, l’histoire de Tim illustre la recherche d’un échange vrai avec l’autre _ échange quasi impossible comme le symbolise la figure de la prostituée dans la littérature, en général. A travers cette figure, Christophe Mileschi semble, par ailleurs, mettre en lumière les névroses issues du système mercantile de notre époque, et l’intropathie de Walter Benjamin qui s’explique synthétiquement par la duplicité de l’expérience : celle vécue par la « marchandise » et celle vécue par le « client ».
    Menga s’approcherait davantage de ce qui est « annoncé » dans Morts et remords comme un roman global. L’histoire commence avec un crime découvert par madame Rigaut. D’autres têtes explosent dans la ville et le commissaire Menga doit résoudre l’énigme.
    Mais, ne nous y trompons pas, ce récit où le lecteur a largement sa part de travail, est un anti-polar. L’enquête, fil conducteur du récit, s’installe rapidement comme un véritable tremplin aux réflexions épistémologiques du héros _ qui se voit ainsi « rattrapé » par son passé et par « les livres »...
    Voici donc deux nouveaux romans à ne pas manquer !

    Voir en ligne : Critique de "Morts et remords" (La fosse aux ours) de Christophe Mileschi par Théophraste Lorrain