I - Avant que le monde ne change.
« Il existe des instants où le monde hésite encore. C’est peut-être là que le dessin commence. »
Le vent souffle dehors.
Le ciel est gris, chargé de nuages épais.
Puis, presque imperceptiblement, une clarté traverse cette épaisseur.
Elle ne la dissipe pas.
Elle lui offre une autre respiration.
Je sens monter cette urgence familière.
Déposer quelques fils colorés sur le blanc de la feuille avant que le monde ne poursuive sa métamorphose.
Quelques bleus apparaissent.
Discrets.
Fragiles.
Ils ne cherchent pas à remplacer le gris.
Ils apprennent à respirer avec lui.
Les arbres glissent dans les flaques.
La bruine effleure leur reflet.
Chaque goutte ouvre un cercle.
Chaque cercle élargit le silence.
Je pourrais rester là très longtemps.
Parce qu’ici, presque rien ne se passe.
Et pourtant…
Rien ne demeure.
Le vent entraîne les nuages.
Les nuages déplacent les couleurs.
Les couleurs déplacent mon regard.
J’essaie d’arriver pendant que le monde devient.
Je recueille les gris.
Les bleus.
Le vent.
L’eau qui tremble.
Le silence entre les deux rafales.
Tout cela trouve son chemin jusqu’à cet atelier invisible que je porte en moi.
Rien n’y est conservé.
Les couleurs continuent de s’y rencontrer.
Les matières y poursuivent leurs dialoguent.
Les formes y cherchent encore leur équilibre.
Et lorsque ma main commence enfin à dessiner,
elle rejoint simplement un monde qui n’avait jamais cessé de commencer.
II - L’entre.
« Je croyais apprendre à dessiner.
J’apprenais le temps des formes. »
Pendant longtemps, j’ai cru que je regardais des choses.
Un arbre.
Une flaque.
Le vent.
Le ciel.
Une couleur.
Je pensais que dessiner consistait à les regarder plus longtemps.
Puis quelque chose s’est déplacé.
Je n’ai plus regardé l’arbre.
J’ai regardé le vent dans ses branches.
Je n’ai plus regardé la flaque.
J’ai regardé la pluie écrire sur l’eau.
Je n’ai plus regardé le bleu.
J’ai regardé ce qu’il révélait du gris.
Alors l’atelier est devenu un autre lieu.
Je ne cherchais plus une forme.
Je préparais une rencontre.
Deux couleurs.
Une ligne et un vide.
Une matière contre une autre.
Puis j’attendais.
J’attendais avec la patience de l’observation.
Je découvrais qu’une couleur ne reste jamais la même lorsqu’une autre s’approche d’elle.
Qu’un trait déplace tout l’espace sans bouger.
Qu’une présence révèle parfois une présence plus discrète encore.
Je ne décidais presque de rien.
Je choisissais les rencontres.
Le dessin poursuivait le reste.
Longtemps, j’ai cru que j’apprenais à dessiner.
Aujourd’hui, je crois que j’apprenais le temps des formes.
Assez longtemps pour entendre ce qu’une couleur ne peut dire seule.
