Art of Juliette

Dessiner l’attention.

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Dessiner l'attention.

Ces deux textes appartiennent à la recherche-création Dessiner l’attention.

Ils explorent une même question depuis deux directions différentes.

Le premier se situe dans l’expérience du dessin. Il tente de décrire ce qui se passe lorsque les couleurs, les formes et les matières commencent à se rassembler. Il parle du vide, de l’apparition, de l’équilibre fragile, des accidents et des métamorphoses qui accompagnent le travail de création.

Le second revient vers une mémoire beaucoup plus ancienne. Une forme ronde choisie à la maternelle avant l’apprentissage de l’écriture. Ce qui apparaissait alors comme un simple signe de reconnaissance est devenu, avec le temps, la première trace visible d’une orientation de l’attention qui traverse aujourd’hui l’ensemble de ma pratique.

Entre ces deux textes circule une même interrogation :

Comment quelque chose devient-il perceptible ?

Comment une forme commence-t-elle à se rassembler ?

Comment une apparition trouve-t-elle le chemin de sa visibilité ?

Ces pages ne proposent pas des réponses.

Elles tentent simplement de demeurer auprès de ces questions.

D’observer leurs conséquences.

Et d’accompagner les formes lorsqu’elles commencent à apparaître.

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Le funambule des apparitions.

Il n’y a ni début ni fin dans mes dessins.

Entre chaque création, il y a le vide.

Non pas un simple vide.

Une suspension.
Une sorte de suffocation au monde.

Une difficulté à habiter les rythmes ordinaires de l’existence.
Une anxiété discrète de la non-création.

Comme si quelque chose demeurait en attente.
Comme si une partie de mon attention cherchait un passage qu’elle ne trouve pas encore.

Puis un dessin commence.
Ou plutôt, quelque chose recommence à circuler.

Chaque dessin m’emporte ailleurs.

Un ailleurs qui n’est pas un lieu mais un état.
Un territoire composé de couleurs, de tensions, de rapprochements et de métamorphoses.

J’entre dans une géographie mouvante où les formes ne sont pas encore des formes et où les couleurs cherchent leurs alliances.

Une couleur est une saveur.
Un dessin est une nourriture.

Une ligne est une architecture invisible.

Chaque rencontre modifie les conditions des rencontres suivantes.
Chaque couleur transforme le territoire dans lequel elle apparaît.

Le framboise arrive.

Je perçois sa douceur avant sa forme.

Son velouté avant son contour.
Son climat avant son nom.

Son jus imaginaire trace une ligne.

Une ligne traversée de filaments, de passages, de présences discrètes.

Puis une lumière apparaît.

Un violet.
Un orangé.

Une densité nouvelle.

Quelque chose commence à se rassembler.

Je joue alors avec mes images mentales.

Avec mes sensations.
Avec les résonances qui circulent entre les couleurs, les matières et le regard.

L’oeil observe.

La main retranscrit.
Le trait devient une écoute devenue geste.

Mon corps tout entier participe.

Il capte les vibrations.

Les déplacements.
Les équilibres fragiles.

Les conséquences des rencontres.

Je demeure dans une écoute en alerte douce.

Comme un funambule.

Non parce que je cherche l’équilibre.
Mais parce que j’accompagne ses transformations.

J’alterne entre un hypercontrôle et un accident désiré.
J’introduis volontairement des déséquilibres.

Je déplace certaines règles.
Je perturbe certaines trajectoires.

Je crée des situations où le dessin doit inventer de nouvelles possibilités.
Je joue à me rattraper dans une chute graphique.

Car la chute révèle.
Elle révèle des tensions invisibles.

Des relations inattendues.
Des devenirs que je n’aurais jamais découverts autrement.

Parfois je tombe.
Parfois une direction entière s’effondre.

Mais même les effondrements participent au mouvement.

Ils déplacent les questions.
Ils ouvrent des passages.

Ils rendent visibles des chemins encore inaperçus.

Je ne dessine pas pour produire des images.
Je dessine pour demeurer au près des transformations.

Pour accompagner les formes lorsqu’elles commencent à se rassembler.
Pour observer les conséquences des rencontres.

Pour reconnaître les premiers signes d’une apparition.

Et lorsque le dessin s’achève, rien ne s’achève vraiment.

Quelque chose poursuit son chemin.
Quelque chose continue de travailler sous la surface du visible.

Jusqu’à la feuille suivante.
Jusqu’au prochain passage.

Jusqu’à la prochaine métamorphose.

II. Avant les mots, une forme.

Longtemps, j’ai cru que mon travail commençait avec le dessin.
Aujourd’hui, je n’en suis plus certaine.

Je crois qu’il a commencé avant les mots.

À la maternelle, nous ne savions pas encore écrire nos prénoms.

Pour reconnaître nos affaires, nous devions choisir une forme.

Une forme simple.
Une forme qui dise : c’est moi.

J’ai choisi une forme ronde.

Je ne savais pas encore écrire mon prénom.
Je ne savais pas encore que le dessin occuperait une place si importante dans ma vie.

Je ne savais pas encore que j’allais passer des décennies à explorer les couleurs, les lignes, les apparitions et les métamorphoses.

Pourtant quelque chose était déjà là.

Longtemps, j’ai cru que cette forme me représentait.
Aujourd’hui, je la comprends autrement.

Je ne crois plus qu’elle parlait de mon identité.
Je crois qu’elle révélait déjà une orientation de l’attention.

Une manière de regarder.
Une manière d’entrer en relation avec le monde.

Cette forme n’avait ni début ni fin.
On pouvait la parcourir sans jamais rencontrer une origine ni une conclusion.

Et peut-être est-ce cela qui n’a jamais cessé de me fasciner.

Non les formes elles-mêmes.
Mais les passages qui les relient.

Non les objets.
Mais les transformations.

Non ce qui est.
Mais ce qui devient.

Lorsque je regarde aujourd’hui l’ensemble de mon travail, je retrouve partout cette même orientation.

Je regarde les rapprochements avant les formes.
Je regarde les conséquences des rencontres.

Je regarde les couleurs lorsqu’elles modifient l’espace autour d’elles.
Je regarde les moments où quelque chose commence à apparaître.

Je regarde les métamorphoses.
Je regarde les continuités invisibles qui traversent les apparitions.

Peut-être que je n’ai jamais cessé d’explorer cette première intuition.
Peut-être que le dessin a reconnu quelque chose avant que je puisse le comprendre.

Peut-être que cette forme ronde n’était pas un symbole.
Peut-être qu’elle était la première trace visible d’une question qui traverse toute ma vie.

Comment quelque chose devient perceptible ?
Comment une forme commence-t-elle à se rassembler ?

Comment une présence trouve-t-elle le chemin de son apparition ?

Je crois aujourd’hui que je n’ai jamais cessé de revenir à cette question.

Non pour y répondre.
Pour l’approfondir.

Chaque dessin est la suite d’un autre dessin.
Chaque couleur poursuit le travail d’une autre couleur.

Chaque forme forme transporte la mémoire d’autres formes.

Aucun dessin n’est isolé.
Aucune apparition n’apparaît seule.

Tout procède de relations, de passages, de continuités et de transformations.

C’est peut-être pour cela qu’il n’y a ni début ni fin dans mes dessins.

Parce qu’il n’y avait déjà ni début ni fin dans cette première forme.
Parce qu’elle portait silencieusement l’intuition qui allait orienter toute ma recherche.

Je croyais choisir un signe.
Je reconnaissais peut-être déjà une manière de regarder.

Je croyais choisir une forme.
Je choisissais peut-être déjà une direction.

Et depuis cinquante ans, je continue d’en explorer les conséquences.

Je ne cherche pas des formes.
J’apprends à reconnaître les moments où elles commencent à se rassembler.

Je ne cherche pas des réponses.
J’apprends à demeurer auprès de ce qui devient.

Et peut-être que Dessiner l’attention n’est rien d’autre que cela :

la poursuite d’une intuition née avant les mots, une fidélité à une qualité d’attention,

et la confiance, toujours renouvelée, que le dessin sait parfois certaines choses avant
nous.

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