Avec "Vigilance : le travail sous tension", Arthur Mettetal rouvre une séquence passionnante et trop peu connue de l’histoire industrielle française : celle de la prévention des risques à EDF, depuis l’après-guerre jusqu’à l’installation progressive d’une véritable culture de la sécurité. Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, la France veut électrifier tout son territoire. Il faut construire, raccorder, produire, transporter, transformer. Il faut faire entrer chaque foyer dans la modernité électrique. Mais cette modernité a un prix : celui des corps exposés, des accidents, des gestes dangereux, des machines puissantes, des hauteurs, de la tension, du feu, de l’eau, du métal, du nucléaire à venir.
Ce que raconte ce livre, ce n’est donc pas seulement l’épopée technique d’EDF. C’est l’envers humain du grand récit national de l’énergie. Derrière chaque ligne électrique, chaque barrage, chaque centrale thermique ou hydraulique, il y a des ouvriers, des techniciens, des agents, des hommes en tenue de travail, parfois suspendus dans des paysages démesurés, parfois penchés sur une pièce mécanique, parfois saisis dans un geste dont dépend leur sécurité. La modernité n’est pas abstraite. Elle se construit avec des mains, des outils, des procédures, de la fatigue, de l’attention, et parfois de la peur.
Dès 1947, EDF se dote d’un service prévention et sécurité. En 1953, l’entreprise lance le magazine "Vigilance", où la photographie prend une place centrale. C’est là que le sujet devient particulièrement fort. La photographie n’est pas utilisée comme simple illustration. Elle devient un outil pédagogique, presque un instrument de discipline collective. Elle montre les bons gestes, les mauvais gestes, les situations à risque, les manières d’éviter l’accident. Elle transforme le danger en image lisible. Elle apprend à voir avant qu’il ne soit trop tard.
Il y a quelque chose de profondément moderne dans cette intuition : pour prévenir, il faut d’abord éduquer le regard. L’accident commence souvent par ce qu’on n’a pas vu, pas compris, pas anticipé. Une mauvaise posture. Un câble. Une distance mal évaluée. Une habitude devenue imprudence. Une règle oubliée parce que le métier donne parfois l’illusion de maîtriser le danger. La photographie vient alors rappeler que le travail n’est jamais seulement une affaire d’efficacité. Il est aussi une affaire d’attention.
Arthur Mettetal, historien et commissaire d’exposition, sait lire ces images sans les réduire à leur fonction. Il ne les regarde ni comme de simples documents techniques, ni comme de purs objets esthétiques. Il les situe dans une histoire plus vaste : celle de l’industrie, du patrimoine, de l’entreprise, des archives et des usages sociaux de la photographie. C’est ce qui rend le projet si intéressant. Il montre comment une iconographie née pour prévenir les accidents peut, des décennies plus tard, nous parler de l’évolution du travail, du rapport au risque, de la place du corps dans les grandes infrastructures, et de cette foi d’après-guerre dans l’organisation rationnelle du progrès.
Car "Vigilance" est aussi un mot étrange, presque moral. Il ne dit pas seulement : attention. Il dit : reste éveillé. Ne te laisse pas hypnotiser par la routine. Ne crois pas que la technique suffise. Ne crois pas que le progrès protège automatiquement ceux qui le fabriquent. La vigilance suppose une tension permanente entre confiance et inquiétude. Elle est fatigante, nécessaire, collective. Elle oblige chacun à penser à soi, aux autres, à l’équipe, au geste suivant.
Le livre arrive à un moment où cette question résonne fortement. Le travail contemporain parle beaucoup de performance, de transition énergétique, de productivité, d’innovation, de transformation numérique. Mais parle-t-on assez de celles et ceux qui font tenir les infrastructures ? De celles et ceux qui entretiennent, réparent, raccordent, sécurisent, surveillent ? L’énergie apparaît souvent comme une abstraction politique ou économique. On débat du nucléaire, des renouvelables, des prix, de la souveraineté, de la transition. Mais derrière ces mots, il y a toujours du travail réel. Des corps au contact du réel. Des métiers qui affrontent physiquement ce que d’autres commentent à distance.
C’est là que le corpus photographique présenté par Arthur Mettetal prend toute sa valeur. Il nous oblige à regarder autrement l’histoire d’EDF. Non comme une suite de grandes décisions industrielles, mais comme une culture visuelle du risque. Ces images montrent la grandeur des ouvrages, mais elles ne se contentent pas de célébrer le gigantisme. Elles rappellent que chaque grand chantier produit ses vulnérabilités. Que l’architecture industrielle est belle aussi parce qu’elle est dangereuse. Que la technique fascine, mais qu’elle demande de la prudence. Que l’homme, face à la machine, n’est jamais totalement souverain.
Dans le contexte des 80 ans d’EDF, "Vigilance : le travail sous tension" a donc quelque chose d’un livre-mémoire, mais pas au sens poussiéreux du terme. Il ne s’agit pas de nostalgie industrielle. Il s’agit de comprendre comment une entreprise publique a tenté de fabriquer une conscience du danger à travers des règles, des formations, des images, des récits, des pratiques partagées. À l’heure où l’on redécouvre l’importance stratégique de l’énergie, cette histoire de la prévention mérite d’être regardée de près. Elle nous rappelle que la sécurité n’est jamais un supplément d’âme. Elle fait partie de la civilisation du travail.
Il faut parfois des archives pour comprendre le présent. Ces photographies anciennes parlent encore parce que le danger, lui, n’a pas disparu. Il a changé de forme, de décor, de vocabulaire. Mais il demeure dans les métiers techniques, dans les infrastructures, dans les chaînes de production, dans les gestes que l’on répète trop vite. Ce que nous dit ***Vigilance***, au fond, c’est qu’une société se juge aussi à la manière dont elle protège ceux qui la font fonctionner.
Et c’est peut-être cela, la force discrète de ce projet : remettre au centre des images des travailleurs que l’histoire officielle laisse souvent dans l’ombre des grandes machines. Leur rendre une présence. Une dignité. Un poids. Dans ces photographies, le travail est sous tension, mais il est aussi sous regard. Un regard qui alerte, qui transmet, qui prévient. Un regard qui sauve peut-être des vies.
Arthur Mettetal, *Vigilance : le travail sous tension, Textuel. Format : 21 × 30,5 cm. Broché, 232 pages. Prix : 39 €
Exposition présentée aux **Rencontres d’Arles 2026**, du 6 juillet au 4 octobre 2026, à **Ground Control**.
