Je cherche un nouveau rose.
À côté de moi, une autre feuille sert de palette.
J’y joue avec les teintes pour en créer de nouvelles, des couleurs qui n’existent pas encore.
J’expérimente.
Je mélange mes feutres comme un peintre mélange ses couleurs sorties des tubes.
Je cherche.
J’essaie.
Je recommence.
Une couleur passe sur une autre.
Une teinte traverse une teinte.
Chaque intervention modifie discrètement ce qui était là quelques seconds auparavant.
Je rencontre alors de nouvelles subtilités colorées.
Des nuances insoupçonnées.
Certaines sont presque invisibles à l’oeil de celui qui ne plonge pas dans la matière.
Tout se joue dans les écarts les plus infimes.
Dans les hésitations.
Dans les déplacements presque imperceptibles.
Apporter de la nuance à la nuance.
Le rose commence alors à glisser silencieusement vers un orangé.
Puis vers un orangé brun.
Une couleur de feuille oubliée dans l’automne.
Une couleur de pâtisserie ratée.
Quelque chose se désaccorde.
La teinte paraît s’être éloignée de sa respiration initiale.
Elle devient plus lourde.
Plus dense.
La couleur me défie.
Je refuse pourtant de l’abandonner à son amertume.
Je sais qu’elle contient encore quelque chose.
Quelque chose qui cherche sa forme.
Alors je m’approche.
Je regarde.
J’observe les conséquences des rencontres qui l’ont conduite jusqu’ici.
Car aucune couleur n’arrive seule.
Chaque teinte porte la mémoire des autres teintes qui l’ont traversée.
Chaque nuance est la trace visible d’une histoire de relations.
Je deviens alors la scientifique de la couleur.
Le médecin spécialisé des matières qui ont mal tourné.
Le chirurgien de la neuropicturalité.
J’examine les symptômes.
Les excès d’orangé.
Les accumulations de brun.
Les déséquilibres.
Les alliances devenues trop lourdes.
Je cherche ce qui manque.
Une respiration.
Une vibration.
Une présence capable de remettre quelque chose en mouvement.
Je travaille comme un savant fou à la recherche du nouvel ingrédient coloré qui pourrait réanimer l’oeuvre.
Je cherche un nouveau rose.
Mais, en chemin, j’observe ce que les couleurs se disent lorsqu’elles se rencontrent.
J’observe leurs conversations silencieuses.
Leurs accords.
Leurs hésitations.
Leurs résistances.
Leurs transformations.
Je regarde ce qu’une couleur fait à une autre couleur.
Ce qu’une texture fait à une autre texture.
Ce qu’une matière fait à une autre matière.
Je regarde comment elles se modifient mutuellement.
Comment elles se déplacent.
Comment elles produisent ensemble quelque chose qu’aucune d’entre elles ne contenait seule.
Peu à peu, je comprends que je cherche des recettes chromatiques.
J’élabore des associations.
Des dosages.
Des équilibres.
Des voisinages.
J’associe des couleurs, des textures, des matières, des densités et des températures.
Je modifie légèrement une présence.
J’en ajoute une autre.
J’en retire une troisième.
Puis j’observe.
Je regarde les conséquences.
Comme un parfumeur compose un accord sans pouvoir prévoir entièrement ce qu’il produira, je prépare des rencontres sans connaître à l’avance ce qui apparaîtra.
C’est peut-être cela qui me fascine.
Cette part d’inconnu.
Cette part de vie.
Aucune couleur ne contient seule ce qu’elle deviendra.
Quelque chose apparaît dans la rencontre.
Quelque chose qui appartient à la relation elle-même.
Je découvre alors que je travaille comme une conceptrice d’apparitions.
Je ne produis pas les apparitions.
Je prépare les rencontres susceptibles de les rendre possibles.
J’invente des recettes chromatiques.
Je propose des coexistences.
Puis j’attends.
Je regarde.
Je laisse les couleurs poursuivre la conversation.
Et parfois, au milieu de ce dialogue silencieux, une nuance apparaît.
Une nouvelle présence.
Une possibilité inattendue.
Alors je ressens cette joie particulière.
Non pas celle d’avoir trouvé.
Mais celle d’avoir appris quelque chose.
Quelque chose que les couleurs savaient déjà.
