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Zorrooo : l’IA qui veut rendre la justice plus accessible grâce aux données

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Zorrooo : l'IA qui veut rendre la justice plus accessible grâce aux données

Et si les petits litiges du quotidien n’étaient pas seulement des problèmes individuels, mais les premiers symptômes d’un dysfonctionnement beaucoup plus large ? C’est toute l’intuition portée par Zorrooo, legaltech française fondée en 2024 par Capucine Berr et Mirtil Berr, qui entend mettre l’intelligence artificielle et l’analyse de données au service d’une justice plus accessible, plus rapide et surtout plus anticipative. Violences classées sans suite, pratiques commerciales abusives répétées, blocages administratifs, conflits du travail, litiges familiaux ou difficultés avec des plateformes : pris séparément, ces dossiers ressemblent souvent à des histoires isolées, décourageantes, parfois trop modestes pour justifier une procédure longue et coûteuse. Mais lorsqu’ils sont centralisés, rapprochés, cartographiés et analysés, ils peuvent révéler des tendances, des préjudices récurrents, voire des défaillances systémiques.

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L’idée de Zorrooo est simple et puissante : un citoyen seul face à un litige de quelques centaines d’euros abandonne souvent, faute de temps, d’argent, d’information ou d’interlocuteur. Mais cent citoyens confrontés au même problème ne racontent plus seulement cent frustrations personnelles. Ils constituent une donnée collective. Et cette donnée peut devenir un levier. Elle peut intéresser des professionnels du droit, alerter une entreprise de bonne foi avant que la crise n’explose, nourrir un dossier amiable plus solide, ou permettre à des journalistes et institutions de repérer des abus passés jusque-là sous les radars. C’est cette bascule que Zorrooo veut organiser : faire passer le litige de la solitude à la série, du témoignage dispersé à la cartographie, de l’impuissance individuelle à l’intelligence collective.

La plateforme se présente comme un réseau social du droit. Le dépôt d’un litige y est gratuit. Chaque dossier peut recevoir des réponses publiques de professionnels — avocats, médiateurs, juristes ou acteurs de la résolution amiable — avec une moyenne annoncée de trente minutes. Si nécessaire, un accompagnement privé peut ensuite être proposé, avec des honoraires voulus plus accessibles que les circuits classiques. Zorrooo revendique aujourd’hui plus de 1 200 professionnels référencés, 5 000 entreprises suivies, plusieurs milliers de dossiers traités ou en cours, et plus de deux millions d’euros de préjudices déjà pris en charge ou analysés. Son intelligence artificielle, baptisée Bernardo, accompagne le dépôt du litige, structure les informations, rapproche automatiquement les situations similaires, notifie les experts compétents et participe à l’encadrement éthique de la plateforme.

Ce qui distingue Zorrooo d’un simple service de mise en relation juridique, c’est son ambition de mémoire collective. La plateforme ne se contente pas de traiter des conflits un par un. Elle cherche à comprendre ce que ces conflits disent de l’époque. Derrière une réclamation abandonnée, il y a parfois un problème d’accès au droit. Derrière des dizaines de dossiers semblables, il peut y avoir une pratique commerciale douteuse, un processus interne défaillant, une dérive administrative ou une nouvelle forme d’arnaque. Zorrooo veut ainsi appliquer aux litiges ordinaires une logique déjà utilisée ailleurs : celle des signaux faibles. L’État s’en sert déjà pour anticiper les risques de défaillance d’entreprises, certaines institutions croisent des données économiques pour suivre les procédures collectives, PHAROS centralise les signalements de contenus illicites, 17Cyber accompagne les victimes de cybercriminalité. Pourquoi ne pas appliquer cette même logique aux conflits du quotidien, ceux qui ne vont pas toujours jusqu’au tribunal mais qui racontent pourtant beaucoup de notre société ?

L’exemple Airbnb donne une idée concrète de cette mécanique. Fin 2024, des milliers d’hôtes constatent une chute brutale de visibilité de leurs annonces et un effondrement de leurs revenus. Pris isolément, chacun peut croire à un problème personnel, à la saisonnalité, à un mauvais réglage, à une baisse passagère. Mais plusieurs signalements similaires déposés sur Zorrooo déclenchent un audit plus large sur les réseaux sociaux. En quelques jours, plusieurs centaines de témoignages affluent, venus de France et de l’étranger. Plus de 220 000 euros de demandes d’indemnisation sont déposés sur la plateforme. Le sujet est ensuite repris par plusieurs médias, dont Le Monde et Marianne. Airbnb finit par s’expliquer. Dans cette affaire, Zorrooo ne s’est pas seulement comportée comme une plateforme de litiges : elle est devenue un lanceur d’alerte, capable de transformer des plaintes éparses en phénomène visible.

Cette logique s’inscrit aussi dans le mouvement des modes amiables de résolution des différends, encouragés par les pouvoirs publics pour désengorger les tribunaux. Le pari est pragmatique : tous les litiges n’ont pas vocation à finir devant un juge, mais tous méritent d’être entendus, structurés et traités. Pour les citoyens, l’intérêt est évident : ne plus rester seul devant un problème que l’on croyait unique. Pour les entreprises, l’enjeu peut être tout aussi important : repérer un dysfonctionnement avant qu’il ne devienne une crise médiatique ou judiciaire. Pour la justice, un dossier déjà documenté, recoupé, enrichi par des cas similaires, peut permettre un traitement plus efficace lorsque l’amiable ne suffit plus. Pour les médias, enfin, ces regroupements constituent une matière précieuse : ils donnent accès à des tendances que les plaintes isolées ne permettaient pas toujours de percevoir.

Zorrooo revendique aujourd’hui une ambition plus large encore : bâtir un observatoire des droits du quotidien. Sur son site, la plateforme propose déjà un baromètre des entreprises et une cartographie des litiges. Elle publie également deux fois par an un rapport de tendances, TrendSparency, destiné à alerter médias et institutions sur les risques émergents. Dans les données présentées par la legaltech, les marketplaces occupent une place importante dans les litiges recensés, devant le voyage aérien, la famille, la banque, l’assurance, l’immobilier, les travaux, la livraison, les organismes de formation ou encore le droit du travail. Les attentes des utilisateurs sont elles aussi révélatrices : comprendre ses recours, être mis en relation avec le bon interlocuteur, obtenir un avis professionnel, témoigner, partager son expérience, agir collectivement ou simplement construire un dossier.

Il faut évidemment rester lucide : l’IA ne remplacera pas la justice, et la donnée ne dit pas tout. Une plainte n’est pas une preuve, une tendance n’est pas un jugement, et le regroupement des cas doit s’accompagner d’un cadre rigoureux pour éviter les emballements, les dénonciations hasardeuses ou les lectures simplistes. Mais c’est justement parce que ces sujets sont sensibles qu’ils méritent des outils sérieux. L’enjeu n’est pas de rendre une justice automatique. L’enjeu est de mieux voir ce qui, aujourd’hui, reste invisible. De repérer ce qui se répète. De comprendre pourquoi tant de citoyens renoncent à faire valoir leurs droits. Et de donner aux acteurs du droit, aux associations, aux entreprises et aux institutions des informations plus lisibles sur les difficultés concrètes rencontrées par les justiciables.

La formule de Capucine Berr résume bien cette vision : un litige isolé est un problème individuel, cent litiges similaires deviennent une donnée, mille litiges similaires deviennent un indicateur de risque. Derrière cette phrase, il y a peut-être une évolution majeure de l’accès au droit. La justice de demain ne sera pas seulement celle qui tranche les conflits une fois qu’ils ont explosé. Elle devra aussi apprendre à détecter plus tôt les signaux faibles, à prévenir les abus, à repérer les angles morts, à traiter collectivement ce que notre système laisse encore trop souvent se perdre dans la solitude des dossiers abandonnés. Avec Zorrooo, la résolution amiable des litiges prend ainsi une dimension nouvelle : non plus seulement réparer après coup, mais comprendre, cartographier et prévenir. En somme, transformer les petites injustices dispersées en connaissance utile.

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