Cote d’un peintre : pourquoi le prix d’un artiste ne dit pas toujours sa valeur

Cote d'un peintre : pourquoi le prix d'un artiste ne dit pas toujours sa valeur

Il y a une confusion terrible, et de plus en plus entretenue, entre la cote d’un peintre et sa valeur artistique. La cote, c’est le prix auquel une œuvre circule sur le marché. La valeur artistique, elle, appartient à un autre ordre : celui du regard, de l’invention, de la nécessité intérieure, du choc esthétique, de la trace laissée dans l’histoire sensible des formes. On peut vendre très cher une œuvre creuse, bien placée, bien défendue, bien racontée. Et l’on peut ignorer pendant des décennies un artiste immense, parce qu’il ne fréquente pas les bons dîners, ne plaît pas aux bons intermédiaires, ne correspond pas à la bonne mode intellectuelle ou financière du moment.

L’art contemporain souffre aujourd’hui d’un mal profond : il est trop souvent commenté par ceux qui le vendent, validé par ceux qui spéculent dessus, sanctifié par ceux qui ont intérêt à ce qu’il prenne de la valeur. Une partie du milieu fonctionne comme une bourse symbolique, avec ses courtiers, ses initiés, ses effets d’annonce, ses bulles, ses réputations fabriquées et ses emballements absurdes. On ne regarde plus toujours une œuvre pour ce qu’elle donne à voir, mais pour ce qu’elle promet de rapporter. Le tableau devient actif financier. La sculpture devient placement. L’installation devient signe extérieur d’appartenance à une caste cultivée, ou prétendue telle.

Bien sûr, le marché de l’art a toujours existé. Les artistes ont toujours eu besoin de mécènes, de collectionneurs, de marchands, de galeries. Il serait naïf de croire à un art pur, flottant au-dessus de l’argent. Mais autre chose s’est imposé : une domination de la spéculation sur l’émotion, du discours sur la peinture, du réseau sur le talent. Certains artistes sont moins regardés qu’achetés. Certains noms sont moins aimés que soutenus. Certains prix ne consacrent pas une grandeur, ils fabriquent une illusion de grandeur. Et lorsque l’argent parle trop fort, il finit par couvrir le silence essentiel de l’œuvre.

Le problème n’est pas qu’un artiste gagne de l’argent. Tant mieux s’il peut vivre de son travail. Le problème commence lorsque le prix devient l’argument principal. « Cela vaut tant » remplace « cela bouleverse », « cela invente », « cela résiste », « cela ouvre quelque chose ». On a vu des œuvres atteindre des sommes vertigineuses non parce qu’elles portaient une vision neuve, mais parce qu’elles étaient devenues des jetons dans un casino mondain. Le regardeur ordinaire, celui qui vient avec son œil, son trouble, sa liberté, se retrouve souvent intimidé par ce système. On lui fait comprendre que s’il ne comprend pas, c’est qu’il n’est pas assez informé. Or parfois, la vérité est plus simple et plus brutale : il n’y a pas grand-chose à comprendre.

Une partie du monde de l’art contemporain est devenue hors sol. Elle parle une langue fermée, produit des textes incompréhensibles, accumule les concepts creux, les postures radicales de salon, les provocations déjà institutionnalisées. Tout cela donne parfois l’impression d’un théâtre où chacun fait semblant : semblant d’être ému, semblant d’être scandalisé, semblant de découvrir une révolution formelle là où il n’y a qu’un effet de communication. Le spectaculaire remplace la profondeur. Le commentaire précède l’œuvre. Le cartel devient parfois plus ambitieux que ce qu’il décrit.

Ce milieu adore se présenter comme subversif, mais il est souvent d’un conformisme féroce. Il prétend déranger, tout en étant financé, collectionné, célébré et protégé par les mêmes cercles de pouvoir. Il dénonce le capitalisme dans des foires internationales où les stands valent des fortunes. Il critique la bourgeoisie tout en décorant ses salons. Il parle d’émancipation dans des vernissages verrouillés par l’entre-soi. Cette contradiction ne condamne pas tout l’art contemporain, évidemment. Il existe des artistes puissants, sincères, nécessaires, qui travaillent loin du cynisme et de la pose. Mais elle oblige à regarder avec lucidité le système qui les entoure.

La vraie valeur artistique ne se décrète pas dans une salle de vente. Elle ne se résume pas à une adjudication, à un communiqué de galerie, à une courbe ascendante dans une base de données. Elle tient à ce qu’une œuvre continue de faire quand le bruit retombe. Est-ce qu’elle demeure ? Est-ce qu’elle nous hante ? Est-ce qu’elle transforme notre perception ? Est-ce qu’elle porte une vérité plastique, humaine, poétique, spirituelle ou tragique que le temps ne dissout pas ? Voilà les questions sérieuses. Le reste, trop souvent, n’est que commerce, stratégie, vanité et placement.

Il faut donc retrouver une liberté de regard. Oser dire qu’une œuvre chère peut être médiocre. Oser dire qu’un artiste inconnu peut être grand. Oser préférer un tableau fragile, maladroit peut-être, mais habité, à une machine conceptuelle parfaitement calibrée pour les collectionneurs internationaux. Oser se méfier des emballements, des légendes instantanées, des artistes produits comme des marques. L’histoire de l’art n’a jamais été tendre avec les réputations artificielles. Beaucoup de gloires mondaines finissent en notes de bas de page. Beaucoup d’oubliés, eux, reviennent comme des évidences.

Confondre la cote d’un peintre avec sa vraie valeur artistique, c’est accepter que l’argent décide du beau, du fort, du juste, du nécessaire. C’est renoncer à son propre regard. Or l’art commence précisément là : dans cette capacité à voir par soi-même, à être touché sans demander l’autorisation d’un marché, d’un expert, d’un commissaire ou d’un collectionneur. Le prix peut accompagner une œuvre. Il ne la remplace jamais. Une toile peut valoir des millions et ne rien dire. Une autre peut dormir dans un atelier, ignorée de tous, et contenir plus de vérité que tout un salon VIP. C’est cette distinction qu’il faut défendre, coûte que coûte, si l’on veut encore parler d’art autrement que comme d’un produit de luxe emballé dans du jargon.