“The Big Lebowski” : et si le film culte des frères Coen était surtout une blague d’adolescents attardés ?
Il y a des films dont la réputation finit par devenir plus encombrante que le film lui-même. The Big Lebowski, sorti en 1998 et signé par les frères Coen, appartient à cette catégorie étrange : celle des œuvres qu’il faudrait aimer, ou au minimum respecter, sous peine de passer pour quelqu’un qui n’aurait « pas compris ».
Depuis des années, le film traîne derrière lui son étiquette de chef-d’œuvre cool, de comédie culte, de monument absurde, de manifeste anti-conformiste en peignoir et lunettes noires. On vous explique qu’il faut entrer dans son rythme, accepter son non-sens, savourer ses dialogues, épouser sa philosophie molle du laisser-aller. Très bien. Mais il faut aussi avoir le droit de dire une chose simple : derrière son aura de film mythique, The Big Lebowski peut aussi apparaître comme une farce interminable, un objet assez vain, plus adolescent que profond, plus poseur que réellement drôle, et surtout porté par une culture du détachement ironique qui ne parle pas forcément à tout le monde. Le problème n’est pas que le film soit mal fabriqué.
Au contraire, il est bien filmé, très maîtrisé, avec cette élégance sèche et bizarre que les frères Coen savent installer mieux que personne. Jeff Bridges est parfait dans son rôle de Dude, Jeff Goodman déborde d’énergie, Steve Buscemi existe avec sa fragilité habituelle, Julianne Moore traverse le film comme une apparition plus sophistiquée que ce qui l’entoure. On ne peut pas sérieusement nier le talent des acteurs, ni l’intelligence visuelle de la mise en scène. Les Coen savent cadrer, rythmer une scène, créer un monde. Mais un monde bien cadré n’est pas forcément un monde passionnant. Et c’est là que le film peut profondément agacer : tout semble construit pour ne jamais vraiment compter.
Le scénario avance comme une enquête qui se sabote elle-même, les enjeux s’effondrent à mesure qu’ils apparaissent, les personnages gesticulent beaucoup pour finalement tourner autour d’un vide revendiqué. On dira que c’est précisément le principe. Peut-être. Mais l’argument du « c’est fait exprès » a ses limites. Un film peut choisir le dérisoire, l’absurde, le flottement, sans pour autant devenir automatiquement brillant. Ici, l’absurde ressemble parfois moins à une vision du monde qu’à un confort d’écriture : puisque rien n’a vraiment d’importance, tout peut arriver, rien n’a besoin d’être tenu, et le spectateur est prié de trouver génial ce qui ressemble souvent à une suite de numéros plus ou moins inspirés.
Le culte autour du Dude repose en grande partie sur cette mythologie du loser magnifique, du type qui ne veut rien, ne construit rien, ne décide presque rien, et traverse le chaos en sandales comme une sorte de sage involontaire. Mais cette sagesse-là paraît surtout très pauvre. Elle ressemble à une philosophie de chambre d’étudiant prolongée trop longtemps : ne pas se prendre la tête, boire des White Russians, jouer au bowling, répondre au monde par l’inertie. On peut y voir une critique du capitalisme, de la virilité américaine, de la guerre, de la paranoïa politique, du rêve californien déglingué.
On peut aussi y voir un folklore post-ado, saturé de second degré, qui transforme la paresse en attitude et l’immaturité en style. C’est peut-être amusant dix minutes. Sur la durée, cela devient franchement limité. Le film donne parfois l’impression de confondre le vide existentiel avec une profondeur secrète, comme si le fait de ne pas raconter grand-chose devenait en soi une preuve d’intelligence. Or le cinéma absurde n’est pas un permis de paresse. Chez Buñuel, chez Beckett, chez Tati parfois, le non-sens révèle quelque chose. Il ouvre une brèche. Il inquiète. Il dérange.
Dans The Big Lebowski, il amuse surtout ceux qui reconnaissent les codes d’une certaine contre-culture américaine : le bowling comme temple minable, les vétérans du Vietnam traumatisés et grotesques, les hippies vieillissants, les millionnaires ridicules, les artistes conceptuelles perchées, les gangsters idiots, les nihilistes en cuir. Tout cela forme une galerie, certes savoureuse par moments, mais aussi très datée, très référencée, très prisonnière d’un imaginaire américain masculin, blanc, ironique, qui peut laisser complètement froid. On comprend pourquoi certains y voient un film libre, insolent, indomptable. Mais on peut aussi y voir une grande plaisanterie de mecs intelligents qui se regardent déconstruire les règles du récit avec un sourire en coin.
Le film a cette arrogance discrète des œuvres qui savent qu’elles sont plus malignes que leur intrigue. À force de ne jamais vouloir être dupe de rien, il finit par ne s’engager dans rien. Même l’émotion, quand elle affleure, semble aussitôt désamorcée par une vanne ou une pirouette. Le spectateur qui attend une tension, une nécessité, une vraie progression dramatique, peut donc se retrouver devant un objet très bien emballé mais curieusement creux. Le plus irritant reste peut-être le statut de film « culte », qui a figé The Big Lebowski dans une adoration un peu paresseuse. On ne regarde plus seulement le film : on regarde le culte du film.
On célèbre ses répliques, ses costumes, son peignoir, ses boissons, ses mimiques. Le Dude est devenu une icône, presque une marque. Et comme souvent avec les films cultes, la ferveur des fans finit par intimider la discussion critique. Ne pas aimer le film, ce serait manquer d’humour, de lâcher-prise, de culture cinéphile. Pourtant, il n’y a rien de honteux à rester dehors. On peut admirer la fabrication, reconnaître la qualité des acteurs, apprécier quelques scènes absurdes, et tout de même trouver l’ensemble profondément surestimé.
The Big Lebowski n’est pas un mauvais film. Ce serait trop simple et injuste. C’est un film habile, singulier, parfois drôle, porté par une vraie personnalité de cinéma. Mais c’est aussi un film qui peut donner l’impression de faire beaucoup de bruit autour de pas grand-chose, de transformer une blague de vestiaire arty en monument culturel, et de demander au spectateur d’adhérer à une forme d’immaturité cool présentée comme une sagesse.
Le Dude abide, comme disent les fans. Très bien pour lui. Mais on a aussi le droit de ne pas suivre, de ne pas entrer dans cette religion molle du non-sens, et de trouver que derrière le peignoir mythique, il n’y a finalement qu’un film assez vain, brillamment fabriqué, mais beaucoup moins profond que sa légende.