Gilles Lellouche à Cannes : pourquoi le cinéma sur Jean Moulin est forcément politique
Le malaise provoqué par Gilles Lellouche à Cannes autour du film Moulin n’est pas seulement une polémique de plus née sur les réseaux sociaux. Il révèle quelque chose de beaucoup plus profond : l’impossibilité pour le cinéma de prétendre être neutre lorsqu’il s’empare de l’Histoire, de la Résistance, du fascisme ou de figures comme Jean Moulin. En répondant à un journaliste : « Je n’ai pas de réponse à ça, monsieur », après une question reliant le contexte politique actuel au film présenté à Cannes, l’acteur a déclenché une tempête inattendue.
Le problème n’est pas tant qu’un acteur refuse de faire de la politique. Après tout, chacun est libre de ne pas transformer une conférence de presse en meeting idéologique. Le problème, c’est qu’un film sur Jean Moulin est déjà, par essence, un acte politique. Jean Moulin n’est pas un personnage abstrait. Il est le symbole français de la résistance au fascisme, de l’unification contre la barbarie nazie, du courage face à l’effondrement moral d’une époque. Tourner un film sur lui en 2026, dans une Europe traversée par les crispations identitaires, la montée des extrêmes et les fractures démocratiques, ne peut pas être considéré comme un simple geste culturel neutre.
C’est précisément ce qui explique la violence des réactions. Beaucoup ont eu le sentiment qu’il existait une contradiction entre l’incarnation d’un héros de la Résistance et le refus de commenter le climat politique contemporain. Sur les réseaux sociaux, certains internautes ont rebaptisé l’acteur « Gilles Lelâche », accusé d’avoir esquivé une évidence morale : lorsqu’on joue Jean Moulin, difficile de faire comme si la question du fascisme appartenait exclusivement au passé.
Mais cette affaire dit aussi autre chose sur le cinéma français actuel : sa peur grandissante de la parole politique. Longtemps, les artistes français ont assumé leurs engagements, parfois avec excès, parfois avec courage. De Costa-Gavras à Tavernier, de Signoret à Depardieu époque années 1980, le cinéma français considérait encore que l’artiste avait une responsabilité publique. Aujourd’hui, beaucoup de comédiens semblent terrorisés à l’idée d’être piégés, récupérés, « cancel », instrumentalisés sur X ou TikTok. Chaque réponse devient un champ de mines. Chaque phrase peut devenir virale en quelques minutes.
Gilles Lellouche n’est d’ailleurs pas connu comme une figure d’extrême droite. Il avait même signé auparavant des appels à faire barrage au RN. Mais à Cannes, face à une question qu’il a jugée orientée, il a préféré l’évitement. Et cet évitement a suffi à créer une affaire nationale. C’est peut-être cela, finalement, le vrai sujet : nous vivons une époque où le silence lui-même devient politique.
Le paradoxe est fascinant. Le cinéma adore raconter la Résistance, mais semble parfois moins à l’aise lorsqu’il faut réfléchir à ce que résister signifie aujourd’hui. Or Jean Moulin n’est pas seulement une statue républicaine ou un visage dans les manuels scolaires. Il représente une idée profondément contemporaine : celle du refus de la résignation. À partir du moment où un film convoque cette mémoire, il entre forcément dans le débat public.
Et c’est peut-être pour cela que Cannes reste un lieu unique. Derrière les smokings, les flashs et les montées des marches, le festival demeure un endroit où le cinéma finit toujours par se heurter au réel. Cette année encore, plusieurs films autour de l’Occupation, du pouvoir et des mécanismes d’oppression ont rappelé combien les œuvres dialoguent avec l’actualité politique du moment.
Car non, rien n’est plus politique que le cinéma. Pas lorsqu’il parle de guerre. Pas lorsqu’il parle de mémoire. Et certainement pas lorsqu’il parle de Jean Moulin.