Pourquoi les œuvres de Marlene Dumas valent moins que celles des hommes malgré des records historiques
Dans le monde de l’art contemporain, une réalité saute aux yeux dès qu’on regarde les ventes aux enchères : les femmes artistes restent très largement sous-évaluées par rapport aux hommes. Et le cas de Marlene Dumas est probablement l’exemple le plus frappant de ce déséquilibre. Considérée comme l’une des plus grandes peintres vivantes, admirée par les musées du monde entier, exposée dans les institutions les plus prestigieuses, elle détient pourtant un record de vente très inférieur à ceux des stars masculines du marché.
En 2008, son tableau The Visitor était vendu environ 6,3 millions de dollars chez Sotheby’s, un record absolu pour une artiste vivante à l’époque. Une somme immense pour le commun des mortels. Ridicule à l’échelle du marché ultra-spéculatif de l’art contemporain dominé par les hommes. Au même moment, des artistes masculins comme Jeff Koons, Gerhard Richter ou David Hockney voyaient certaines œuvres dépasser les 40, 60 voire 90 millions de dollars. Le gouffre est vertigineux.
Le paradoxe est d’autant plus brutal que beaucoup de critiques, conservateurs et historiens de l’art considèrent Marlène Dumas comme une peintre infiniment plus profonde, dérangeante et importante que certains artistes masculins transformés en machines spéculatives. Son travail sur le désir, la mort, le corps, le racisme, la sexualité ou la culpabilité possède une puissance émotionnelle rare. Ses visages flous, ses regards fatigués, ses chairs presque liquides produisent un malaise immédiat. On n’est pas dans l’art décoratif destiné aux salons de milliardaires. Son œuvre résiste, interroge, dérange.
C’est justement là qu’apparaît une première explication. Le marché de l’art reste dominé par des collectionneurs, galeristes et investisseurs qui ont longtemps privilégié des figures masculines correspondant à une vision virile du génie artistique : le peintre conquérant, monumental, provocateur, mégalomane, parfois même destructeur. L’histoire de l’art moderne a fabriqué une mythologie masculine extrêmement puissante autour de figures comme Pablo Picasso, Jackson Pollock ou Andy Warhol.
Cette mythologie continue de structurer la valeur financière des œuvres aujourd’hui.
Pendant des décennies, les femmes artistes ont été considérées comme secondaires, anecdotiques ou « intéressantes pour une femme ». Beaucoup ont été invisibilisées, exposées moins souvent, moins collectionnées, moins défendues par les grandes galeries internationales. Résultat : moins de présence dans les musées, moins de prestige historique, moins de spéculation, donc moins de prix records.
Le plus ironique est que le regard a énormément changé sur le plan culturel. Les institutions réhabilitent désormais massivement les femmes artistes. Les jeunes générations s’intéressent davantage à leurs œuvres. Les grandes foires et les musées tentent de corriger ce déséquilibre historique. Mais le marché, lui, avance beaucoup plus lentement. Car l’art contemporain de très haut niveau est devenu un territoire financier comparable au luxe ou à la bourse. Les prix ne reflètent pas seulement la qualité artistique. Ils reflètent aussi des stratégies d’investissement, des réseaux de pouvoir, des effets de mode et des mécanismes de rareté entretenus artificiellement.
Dans ce contexte, Marlène Dumas reste une anomalie fascinante : une artiste célébrée intellectuellement, respectée universellement, mais dont la cote reste encore loin des sommets masculins. Comme si le système reconnaissait enfin le talent des femmes… sans leur accorder totalement la même valeur symbolique et financière.
Cette situation commence toutefois à évoluer. Lentement. Des artistes comme Yayoi Kusama, Cindy Sherman ou Jenny Saville ont vu leurs prix exploser ces dernières années. Les collectionneurs comprennent aussi qu’il existe un immense retard historique à combler et donc un potentiel spéculatif considérable autour des femmes artistes majeures du XXe et du XXIe siècle.
Mais le constat demeure brutal : dans l’art contemporain comme ailleurs, l’égalité symbolique ne produit pas automatiquement l’égalité économique. Et même lorsqu’une femme devient officiellement « la peintre vivante la plus chère du monde », elle peut encore rester très loin derrière les hommes.