Solitude : le livret de Marine Tondelier veut soigner la France… mais révèle surtout le vide politique contemporain
Les Écologistes ont publié un livret thématique intitulé « Lutter contre la solitude : 30 propositions pour une écologie du lien ». Et il faut reconnaître une chose : dans un paysage politique saturé de petites phrases, de polémiques TikTok et d’obsessions sécuritaires, voir un parti parler de solitude constitue presque une anomalie. Le sujet est réel, profond, massif. Le document rappelle d’ailleurs qu’un Français sur quatre se sent seul et que l’OMS compare les effets sanitaires de l’isolement à quinze cigarettes par jour. Sur ce point, difficile de nier l’existence d’une fracture silencieuse dans la société française.
Le problème, c’est que ce livret oscille constamment entre intuition juste, sociologie de comptoir et utopie administrative. Il touche parfois quelque chose de très vrai sur notre époque, puis replonge immédiatement dans les réflexes classiques de la gauche technocratique : créer une délégation interministérielle, multiplier les dispositifs, réguler davantage, produire de nouveaux indicateurs publics. Comme si la solitude pouvait se résoudre par décret.
Le texte est intéressant lorsqu’il décrit la disparition progressive des lieux de sociabilité : cafés, bistrots, services publics de proximité, commerces de centre-ville, discussions informelles dans le monde du travail. Là, les auteurs mettent le doigt sur une vérité rarement formulée clairement : la société moderne est devenue profondément anti-humaine. Tout est optimisé, rationalisé, numérisé, mais plus grand-chose n’est réellement habitable émotionnellement. Les gens travaillent seuls, consomment seuls, regardent leurs écrans seuls et vieillissent seuls.
Le livret a aussi le mérite de dire que le numérique et les réseaux sociaux aggravent parfois cet isolement, malgré l’illusion permanente de connexion. La phrase sur les individus qui “communiquent” beaucoup mais “conversent” de moins en moins est probablement l’une des plus justes du document. Nous vivons dans une civilisation de notifications permanentes où la présence humaine réelle devient presque un luxe.
Mais le texte devient plus fragile lorsqu’il cherche des coupables absolus. Le capitalisme est désigné comme matrice centrale de la solitude contemporaine.
C’est partiellement vrai, évidemment : la logique de performance permanente fragilise les liens. Mais réduire la crise existentielle occidentale à l’économie est trop simple. La solitude moderne vient aussi de l’effondrement des structures familiales, de la défiance généralisée, de l’individualisme culturel, de la disparition du sacré, du recul des engagements collectifs durables et parfois même d’une peur croissante des autres. Sur ce point, le livret reste prisonnier d’une lecture idéologique classique.
Le passage sur l’intelligence artificielle est d’ailleurs révélateur. Le texte explique que des personnes se tournent désormais vers des IA comme ChatGPT faute de psychiatres ou de liens humains suffisants. Le constat est pertinent.
Mais il manque une question fondamentale : pourquoi des millions de personnes préfèrent-elles parfois parler à une machine plutôt qu’à leurs semblables ? Parce que la machine ne juge pas. Parce qu’elle répond immédiatement. Parce qu’elle est disponible. Parce qu’une partie de la société humaine est devenue froide, agressive ou inaccessible. Ce phénomène dépasse largement la seule question technologique.
Certaines propositions du livret sont intelligentes. Défendre les cafés de proximité, rouvrir des espaces collectifs, favoriser les logements intergénérationnels ou lutter contre la déshumanisation totale des services publics ont du sens. D’autres ressemblent davantage à une accumulation de bonnes intentions impossibles à financer durablement : ticket climat généralisé, vacances garanties, multiplication des structures publiques, dispositifs sociaux supplémentaires.
Et puis il y a une contradiction centrale que le livret ne résout jamais vraiment : les écologistes dénoncent une société ultra-numérique, atomisée et déshumanisée, mais ont souvent soutenu politiquement les modèles urbains, administratifs et technocratiques qui participent eux-mêmes à cette abstraction du réel. La disparition du contact humain dans les services publics, par exemple, n’est pas seulement un produit du “capitalisme”, c’est aussi le résultat de décennies de fascination bureaucratique pour la dématérialisation.
Le document reste néanmoins précieux parce qu’il révèle quelque chose d’important : même les partis politiques commencent à comprendre que la souffrance contemporaine n’est plus uniquement économique. Les gens ne manquent pas seulement d’argent. Ils manquent de sens, de reconnaissance, d’écoute, de communauté, de chaleur humaine. La solitude devient un sujet politique parce qu’elle est devenue une expérience collective.
Mais au fond, ce livret raconte surtout une immense fatigue civilisationnelle. Une société où des millions de personnes vivent entourées d’écrans, d’informations, de connexions permanentes… tout en ayant le sentiment de disparaître intérieurement. Et cette crise-là ne se résoudra ni uniquement par des lois, ni uniquement par des applications, ni uniquement par des slogans militants. Elle demandera probablement quelque chose de beaucoup plus difficile : réapprendre à faire société pour de vrai.