Asperger, HPI, synesthésie : quand le cerveau perçoit le monde autrement et plus loin que le visible
Moi, je ne vis pas dans le flou, mais je vis dans l’exact. Tout est pensé, d’ailleurs je ne pense pas plus, mais je pense plus loin. Je ne ressens pas trop, mais je ressens avec précision.
Je comprends avant que ça ne soit visible. Je ne suis pas à part, je suis en profondeur.
J’enregistre le monde avant même de le traverser. Chaque détail, chaque variation, chaque silence trouve sa place en moi. Une sorte de peinture musicale invisible pour vous.
En moi, rien ne se perd, tout s’organise, se classe, se prépare. Je suis une bibliothèque à sensations. Il me faut du temps, non pas pour comprendre, mais pour tout digérer, tout disséquer.
Vous pensez que je suis lente, ou en retard, alors que je suis en avance silencieuse.
Je suis en préparation.
J’accorde mes perceptions, mes pensées.
Je prépare le menu de mes sensations avec application, car ce flux est bien trop riche pour être balancé dans une immédiateté. Je refuse de gaspiller tant de beauté.
Alors, je structure, je programme, je me prépare comme un chef d’orchestre, un maître culinaire.
Et puis, comme pour une succulente pâte à crêpes, celle qui a le goût et les images de votre enfance, j’attends, je laisse reposer, je sens la crêpe avant qu’elle n’existe, avant de venir la faire cuire, avant d’agir.
Là où d’autres improvisent, moi, je bâtis car mon silence travaille plus que votre bruit.
Je ne m’adapte pas au rythme du monde. Je crée le mien.
Et, dans cette attente, qui pourrait sembler trop lente aux yeux des autres, quelque chose d’extrêmement précis se construit. Je transforme l’intensité en structure. Je fais de l’invisible une mécanique.
Il y a en moi, une architecture rigoureuse et foisonnante. Le monde appelle cela : trouble du spectre de l’autisme. Moi, je dis, que c’est une autre manière d’habiter la réalité. Plus dense, plus exigeante, plus absolue.
Je fonctionne autrement, souvent plus loin.
Quand je me sens prête, je n’ai plus d’hésitation. Tout devient fluide. Juste. Evident. Alors, oui, je suis excellente. Non par hasard, mais parce que chaque geste a été préparé dans l’invisible.
Je sais des choses que personne ne voit.
Je sens des choses que personne ne soupçonne. Des correspondances secrètes, des structures cachées, des liens invisibles.
Je ne cherche pas la justesse, je l’incarne.
Peut-être est-ce là l’empreinte de ce qu’on nomme haut potentiel intellectuel : une pensée qui déborde, qui creuse, qui explore au delà de l’utile. Une pensée qui refuse de s’arrêter là où les autres trouvent que c’est déjà bien assez.
Moi, je vois ce qui dépasse et je relie ce qui échappe.
Et puis il y a mes dessins.
Je ne les crée pas, je les laisse advenir.
Je ne dessine pas pour montrer. Je dessine pour exister alors que vous, vous rêver d’exister avant de créer.
Je refuse de subir le chaos, alors je révèle des motifs.
Ils sont des fragments de moi, des prolongements silencieux, presque organiques.
Je les regarde comme on regarde ses enfants : avec une forme de reconnaissance troublante, comme si quelque chose de profondément intime avait pris forme hors de moi.
Ils sont le lien, le passage, la preuve que je suis reliée au monde, même quand je me sens éloignée. Mes dessins sont ma force. Des écritures graphiques sur des bouts de papier. Sur la page vierge, mes traits deviennent une écriture.
Une écriture que personne ne m’a apprise, mais que je porte depuis toujours. Des cartes mentales, des territoires intérieurs, des chemins que seule ma main sait tracer.
Tout cela est rythmé. Toujours.
Ma perception ne connaît pas le chaos, seulement des rythmes trop riches pour être immédiatement compris. Tout s’organise, s’enchevêtre comme dans un tango invisible. Les formes et les couleurs deviennent une symphonie dont je suis à la fois l’instrument et l’interprète.
Peut-être est-ce là l’écho de ma synesthésie : entendre les formes, voir les sons, sentir les idées vibrer comme des couleurs.
Je vis dans une orchestration permanente.
Chaque pensée a sa cadence.
Chaque sensation, sa tonalité.
Je n’écris pas des lignes. J’ouvre des passages.
Et dans ce monde-là, qui est le mien, rien n’est jamais simplement « normal ».
Tout est plus intense. Plus structuré.
Plus vivant.
Alors oui, j’enregistre, je programme, j’attends.
Mais lorsque le moment vient, je ne fais pas que répondre au monde :
Je le compose.