Echange(s) autour de son Art avec l’artiste-Peintre Emmanuel Godefroy
Quarante ans de peinture, des ateliers menés jusque dans les marges les plus sensibles de la société, et une fidélité intacte à ce geste simple et essentiel, celle de créer. Emmanuel Godefroy ne peint pas pour décorer mais pour traverser, fouiller, mettre à nu ce qui se joue derrière les apparences. `
Entre portes, fenêtres, ombres et lumières, son œuvre avance comme une déambulation intérieure, faite de souvenirs, de tensions et d’éclats de grâce. Dans cet entretien dense et habité, il revient sans détour sur son parcours, ses obsessions, sa relation physique à la peinture et sa méfiance face à un monde saturé d’images.
Une parole rare, précieuse, lucide, où l’art n’est jamais un confort mais un acte vivant, presque vital.
Bonjour Emmanuel Godefroy pouvez-vous vous présenter à ceux qui ne vous connaissent pas encore ?
Bonjour, je suis Emmanuel Godefroy, peintre-plasticien entré en peinture et dans le monde de l’art depuis plus de quarante ans.
J’ai participé à de nombreuses expositions partout en France.
J’ai dirigé pléthore d’ateliers artistiques, notamment en milieu psychiatrique - La zone d’Art contemporain - « une utopie réaliste ».
Vos tableaux donnent l’impression de raconter une histoire silencieuse. Que cherchez-vous à saisir en priorité : une émotion, une lumière, ou une mémoire ?
Oui, peut-être. Je pense que chaque œuvre contient en elle de façon intrinsèque une part, même en filigrane ou en ombre intérieur, du ressenti ou du vécu de son créateur.
Comme souvent en littérature aussi il existe une dimension d’autobiographie de l’auteur.
Beaucoup de mes œuvres sont des quêtes de lumière ; que ce soit des séries thématiques : portes / escaliers / fenêtres, qui ont donné naissance à des déconstructions plus abstraites, collages et structures, agencements parcellaires de portes et de fenêtres recouvertes de peinture.
Ou une autre série intitulée Ombres & Lumières qui correspond à ma mémoire d’adolescence liée aux déambulations d’alors en Baie de Somme, très précisément du Bois de Cise jusqu’au Crotoy, par temps d’orage au printemps.
J’aime l’instant fragile du soir où tout bleuît.
Quand aux portraits et autoportraits, ils correspondent à une volonté de (re)transcription d’états d’être intérieurs, le voilé / dévoilé, « révéler ce qui était caché », un sens premier du mot Apocalypse ; ce qui nous amène à la lumière, parfois fugace, sensible mais toujours présente.
Pour moi une œuvre d’Art est un vecteur émotionnel, que ce soit dans sa conception / création que dans sa réception par la personne qui la visite et entre en elle.
Votre peinture semble osciller entre figuration et abstraction. Est-ce un combat intérieur ou une liberté assumée ?
Ni l’une ni l’autre.
Une œuvre, même la plus réaliste soit elle est une abstraction, elle représente une réalité possible vue par son créateur.
Ainsi dans la série Bas-Champs et autres paysages, Mémoires d’adolescence, des œuvres flashes qui ne sont ni abstraites ni figuratives. Comme toutes les autres d’ailleurs, des instantanés auxquels je ne peux échapper.
La création est aussi un combat intérieur, une nécessité parfois impérieuse mais toujours emprunte de liberté, sans contrainte imposée.
Quels peintres ou quels mouvements artistiques ont façonné votre regard ? Y a-t-il des maîtres auxquels vous revenez sans cesse ?
Ah ! La filiation artistique.
Elle peut aller de la Renaissance italienne, particulièrement le Quattrocento jusqu’au XX ème et XXI ème siècles.
J’ai longtemps été fasciné par Le Caravage, toujours très contemporain, ainsi que les dessins de Dürer, El Greco, l’œuvre gravée de Rembrandt, les peintures de Goya, Velasquez, Bosch qui m’a amené vers le surréalisme mais surtout à l’expressionnisme, une grande découverte à l’adolescence des peintres Schiele, Soutine, Kikoïne, Pascin, Bacon et tant d’autres.
J’ai rencontré alors des champs, des univers, mélange d’intériorité et de picturalité fortes ; de la douce violence, un oxymore parfois à la limite du supportable.
La vision d’un incendie de Turner reste imprimée en moi comme l’explosion accomplie d’un sage et subtile sfumato.
Dans un contexte plus contemporain j’ai aussi une grande admiration tant pour les créateurs que pour leurs œuvres, tel Anselme Kieffer, Gérard Garouste ou Ernest Pignon-Ernest.
Concernant « les grands maîtres » , sans vouloir les annihiler, j’essaie de les « calmer », les oublier un peu, surtout quand je suis en phase de recherches, d’exploration créatrice.
Dans votre travail, quelle place tient l’accident ? Le hasard est-il un ennemi ou un complice ?
Le hasard, l’accident, une forme de sérendipité, sont bien sûr des complices, des sources et ressources qu’un créateur ne peut négliger.
Une phrase de Pierre Soulages : « c’est ce que je fais qui m’apprend ce que je cherche “.
Une question posée par un visiteur dans l’une de mes expositions : « Et vos tâches la, ça veut dire quoi ? ». Mes tâches ne sont que des traces, des témoins d’une mémoire picturale.
Peindre aujourd’hui, dans un monde saturé d’images instantanées et d’intelligence artificielle, est-ce devenu un acte de résistance ?
Oui c’est un acte de résistance.
Le geste physique, l’acte de dessiner, de peindre, de graver, d’agencer des formes et structures, des couleurs / lumière, ce geste que l’on essaye de remplacer par des images, des iconographies numériques de pseudos dieux, souvent manipulateurs ; ces images correspondent aussi à une volonté de consumérisme qu’il soit lié à une idéologie / embrigadement / économie / politique, une immédiateté qui disparaît aussi vite qu’un feu de paille.
Cela concerne la création également, l’IA doit rester un outil au service du créateur et non pas l’inverse.
C’est d’une certaine façon comparable aux rencontres numériques et virtuelles, on peut s’arrêter sur une représentation de l’autre avec des photos, puis des échanges, des phrases, des mots, dénués de connections avec le réel puisque virtuel.
Lorsque présent devant sa toile ou autre médium, on peut la toucher, la caresser et prendre ses outils. Il s’agit là d’un rapport physique, amoureux, avant l’acte de création.
Je m’imagine mal caresser un écran. Sans oublier que dans une rencontre la dimension physique est primordiale tant dans la gestuelle que dans le déplacement du corps dans l’espace, le toucher, le regard. Bien sûr tous ces sens qui peuvent donner un sens, ou pas, à une relation avec une personne comme avec une œuvre.
Autre chose, une anecdote significative lors de visites / découvertes scolaires à mon atelier, une fillette m’interpelle : « Alors, t’es pas mort ? ». Une interrogation qui se justifie ; ils avaient découvert principalement des œuvres de peintres morts.
Cela illustre la dichotomie entre les images préfabriquées virtuelles et la réalité perceptible physique d’un créateur et de sa production.
Vos œuvres semblent parfois très intimes. Peignez-vous pour vous révéler… ou pour vous cacher ?
Intime, oui bien sûr. Mais pas intimiste j’espère.
Elles contiennent leur part de mystères même avec moi. Je décèle souvent d’autres lectures possibles en elles.
Ce que l’on appelle aussi « l’état de grâce », quand la création échappe complètement à son créateur, porté par elle, les intentions, l’inspiration première, se sont quasiment évanouies.
Elles peuvent me révéler, me dévoiler et me protègent également, sans pour autant me cacher. J’entretiens une relation assez fusionnelle avec mon travail.
Autre anecdote, un ami collectionneur m’avait commandé un portrait avec carte blanche. Mais une seule condition : qu’elle contienne une part importante de son ressenti pour sa personnalité. J’ai collé des papiers, des morceaux de toiles, sur lesquels j’avais inscrit des mots, des phrases liées pour moi à lui et devenus invisibles, effacés par la couche picturale.
Si vous deviez résumer votre univers pictural en trois mots, lesquels choisiriez-vous ?
Voilé /dévoilé
Ombre / lumière
Trait / couleur
Qu’aimeriez-vous que le spectateur ressente en quittant l’une de vos toiles ?
D’abord de l’émotion, peut-être une interrogation qu’elles soient positives ou non.
Certaines toiles ont pu créer un sentiment de malaise, un peu d’angoisse mêlée, mais très rarement de l’indifférence, le pire pour un créateur je crois.
Les différents contacts et retours de mes expositions, les rencontres, ont été très enrichissants, souvent éminemment touchants face à mon parcours créatif et mes œuvres. Mais je ne suis pas le mieux placé pour en parler.
Je vous laisse le mot de la fin cher Emmanuel
Vive l’Art et la création sous toutes ses formes !
Un Art multiculturel, universel, ouvert à toutes et tous.
Merci cher Frédéric pour cette interview et vos questions très pertinentes empruntes d’une sensibilité intelligente au service de la Culture et du Savoir.

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