Festival de Cannes 2026, derrière l’affiche “Thelma & Louise”, la récupération d’un féminisme devenu argument marketing ?
Le Festival de Cannes a choisi pour son affiche 2026 une image culte de Thelma & Louise. Deux femmes debout sur une voiture, cheveux au vent, regard vers l’horizon. Une image forte. Iconique. Immédiatement lisible. Et immédiatement récupérable.
Car il faut bien poser la question : que célèbre vraiment cette affiche ? Le cinéma ? L’histoire du Festival ? Ou l’air du temps ?
Officiellement, Cannes rend hommage aux 35 ans du film de Ridley Scott présenté sur la Croisette en 1991. Officieusement, le message semble plus calculé. À l’heure où les institutions culturelles cherchent à afficher des signes extérieurs de modernité idéologique, choisir Thelma et Louise revient à cocher toutes les cases : féminisme, sororité, émancipation, révolte contre le patriarcat, empowerment. Une communication parfaite. Presque trop parfaite.
Le problème, c’est que cette lecture du film est devenue caricaturale.
Oui, Thelma & Louise est un film traversé par une colère féminine. Oui, le scénario de Callie Khouri porte une critique des violences masculines et de l’ordre social. Mais réduire le film à un manifeste féministe vintage est une simplification presque insultante pour sa richesse. Ce film n’est pas un tract. C’est une tragédie. Un western moderne. Un road-movie existentiel. Un film sur l’amitié, la fuite, la fatalité, la liberté impossible. Pas une affiche de manifestation recyclée pour Instagram.
Et surtout, l’écriture réelle du film n’a jamais été aussi “militante” que l’imaginaire collectif contemporain veut le croire. Les héroïnes ne triomphent pas du système : elles sont broyées par lui. Leur “libération” passe par la cavale, le crime et la mort. On est loin d’un slogan feel-good de féminisme pop. Leur saut final n’est pas une victoire ; c’est une impasse sublime.
Le Festival de Cannes, en transformant cette image en étendard politique chic, semble pratiquer une forme de kleptomanie symbolique : voler à l’œuvre sa complexité pour n’en garder que le vernis idéologique le plus bankable. Une esthétique de la rébellion sans le désespoir. Une récupération de l’insoumission devenue décorative.
C’est d’ailleurs devenu une habitude. Les grandes institutions culturelles adorent exhumer des œuvres puissantes pour les reconditionner selon les codes moraux du moment. On ne célèbre plus vraiment les films ; on les “actualise”, on les “recontextualise”, on les “réinterprète”. Et parfois, on les trahit.
Le plus ironique ? Thelma & Louise était subversif en 1991 précisément parce qu’il n’était pas un objet institutionnel. C’était un film dangereux, ambigu, libre. Le voir aujourd’hui sanctifié par l’institution cannoise comme emblème officiel donne presque le sentiment d’une neutralisation. Comme si l’on empaillait la révolte pour mieux l’exposer.
L’affiche est belle. Très belle. Mais elle dit peut-être moins quelque chose du film que de notre époque : une époque fascinée par les symboles, obsédée par l’affichage, et experte dans l’art de récupérer les œuvres pour les faire parler le langage du présent.