Ces anonymes qui envahissent les enterrements de célébrités pour voir des stars : fascination malsaine ou simple curiosité ?
Il y a quelque chose de troublant, presque obscène, dans ces foules silencieuses qui se pressent aux enterrements des célébrités. Non pas toujours pour rendre hommage au défunt. Mais pour apercevoir ceux qui sont encore vivants. Voir une star sortir d’une voiture noire, reconnaître un visage de la télévision derrière des lunettes sombres, filmer au loin une silhouette connue, poster une story : “J’y étais.”
À chaque disparition d’une grande figure, le même rituel se répète. Devant les églises, les cimetières ou les crématoriums, des dizaines, parfois des centaines d’anonymes attendent. Certains sont de véritables admirateurs du disparu. D’autres viennent “voir du monde”. Le mort devient alors presque secondaire.
Ce qui attire, c’est le casting. Qui sera là ? Quelle vedette ? Quel ex ? Quel ennemi ? Quel politique ? Quel animateur ? Quel chanteur ? Le deuil se transforme parfois en tapis rouge morbide.
Ce phénomène n’est pas nouveau. Les obsèques de Johnny Hallyday avaient réuni une foule immense à Paris. Si beaucoup venaient sincèrement saluer “l’idole des jeunes”, d’autres avouaient sans détour être là pour apercevoir Laeticia Hallyday, Jean Reno, ou Emmanuel Macron. Même chose aux funérailles de Karl Lagerfeld, de Jane Birkin ou de Alain Delon : le deuil collectif se mêle à la curiosité people.
Pourquoi ce besoin ? Psychologiquement, il y a plusieurs explications. D’abord, la fascination humaine pour la mort. Elle attire autant qu’elle effraie. Assister de loin à l’enterrement d’une célébrité, c’est toucher du doigt un moment historique, une page culturelle qui se tourne. Ensuite, il y a le voyeurisme social : observer les puissants dans leur vulnérabilité. Voir un acteur pleurer, une star démaquillée, un rival endeuillé. Enfin, il y a la chasse à l’image et au prestige. À l’ère des réseaux sociaux, être physiquement présent là où “il se passe quelque chose” donne l’illusion d’exister davantage.
Le plus dérangeant reste sans doute cette confusion moderne entre hommage et divertissement. Certains viennent avec leurs téléphones levés, comme à un concert. On commente les tenues, les absents, les larmes, les couples reformés ou évités. Le mort devient décor. Le cercueil devient arrière-plan. On ne vient plus seulement pour se recueillir, on vient “consommer” l’événement.
Il serait hypocrite de condamner tout le monde en bloc. Les enterrements publics ont toujours existé. Autrefois, on suivait les convois funèbres des écrivains, des chanteurs ou des hommes d’État comme un acte populaire. Le peuple accompagnait symboliquement celui qu’il admirait. La frontière entre hommage sincère et curiosité déplacée a toujours été floue.
Mais notre époque a aggravé le phénomène. Les réseaux sociaux ont transformé le recueillement en contenu. Un selfie devant l’église d’une star défunte, une vidéo TikTok des invités qui arrivent, une photo volée d’un visage en pleurs… tout cela relève moins de l’émotion que du pillage émotionnel.
Au fond, ces anonymes venus “voir des connus” disent quelque chose de notre époque : nous ne savons plus toujours distinguer l’événement intime du spectacle public. La mort elle-même n’échappe plus à la logique de l’image. Et dans ce théâtre funèbre, certains ne regardent même plus le cercueil… seulement ceux qui marchent derrière.